Si j’en crois Wikipédia, « Le terme de néolibéralisme désigne aujourd’hui un ensemble multidimensionnel d’analyses d’inspiration libérale — ou supposées telles — qui partagent un socle :

  • d’orientations critiques : la dénonciation du poids de l’État-providence dans les pays développés après 1945 et de l’accroissement des interventions publiques dans l’économie,
  • d’orientations positives : la promotion de l’économie de marché au nom de la liberté de l’individu et du développement économique,
  • d’orientations politiques : la dérégulation des marchés (qui doivent se “réguler eux-mêmes” par le jeu de la concurrence et des “lois du marché”) et la disparition progressive du secteur public au profit du privé. »

Tout est dit…

Dès mars 1998 (il y a 21 ans), Pierre Bourdieu, dans un article (que je trouve prophétique) du « Monde Diplomatique » intitulé : « L’essence du néolibéralisme », écrivait : « Qu’est-ce que le néolibéralisme ? Un programme de destruction des structures collectives capables de faire obstacle à la logique du marché pur ». Dans un paragraphe il montre la violence des effets de cette politique :

  • Ce système instaure une « lutte de tous contre tous », on ne peut compter que sur soi, il faut se « battre » pour y arriver, la société est une jungle.
  • Cela commence dans « l’entreprise, dans l’insécurité, la souffrance et le stress (avec la) complicité des dispositions précarisées que produit l’insécurité, à tous les niveaux de la hiérarchie, et même aux niveaux les plus élevés » (qui pense aux suicides à France-Télécom ?)
  • Les fondamentaux de ce nouvel ordre économique « placé sous le signe de la liberté est en effet, la violence structurale du chômage, de la précarité et de la menace du licenciement qu’elle implique. »
  • Ceux qui voudraient résister, qui défendent les solidarités anciennes, qui protègent les lambeaux de l’ordre social, « ces mêmes forces de “conservation”, qu’il est trop facile de traiter comme des forces conservatrices » sont ringardisées et « on leur reprochera aussitôt [de défendre] un ordre disparu et les “privilèges” correspondants » (qui pense au dossier retraite ?)
  • Et de conclure sur le néolibéralisme : « Et s’il n’était, en réalité, que la mise en pratique d’une utopie [.../...], ainsi convertie en programme politique, mais une utopie qui, avec l’aide de la théorie économique dont elle se réclame, parvient à se penser comme la description scientifique du réel ? »

Les exemples de méfaits de ces politiques néolibérales, portées par tout l’éventail (de l’extrême droite, à la droite, en passant par les centristes et la sociale-démocratie) sont de plus en plus perçus par les gens comme destructrice. Il n’est pas un jour sans que les coups pleuvent. Par exemple et dans le désordre :

  • Loi travail s’accompagnant d’une volonté de renforcement de la précarisation, de l’ubérisation, des petits boulots, etc.
  • Indemnisation du chômage en régression avec un discours du style : « ils n’ont qu’à chercher un job ! »
  • Les riches de plus en plus riches, les pauvres de plus en plus pauvres.
  • L’extrême valorisation des « premiers de cordée » avec les cadeaux fiscaux indispensables.
  • A contrario, stigmatisation « de ceux qui ne sont rien » pour celui-là, le « sans dents » pour cet autre.
  • Enquête PISA qui montre les écarts de niveaux scolaires.
  • Casse systématique des services publics (tous des fainéants, des privilégiés) avec les privatisations qui vont avec (électricité, eau, secteur ferroviaire, etc.)
  • Même les services régaliens de l’État ne sont pas épargnés (police, armée, justice, etc.)
  • Scandale à répétition qui met sur la sellette la confusion entre les affaires et la politique (le dernier exemple, avec Laurent Pietraszewski, ancien cadre de Auchan, qui avait mis à pied une représentante syndicale pour avoir donné un petit pain de 80 centimes, est caricatural).
  • Aucun début de politique publique sérieuse conduite pour mettre fin au réchauffement climatique et aux dérèglements qui l’accompagne.

J’arrête, car la liste serait fastidieuse.

Sur le plan idéologique :

  • Le discours politique se fonde sur une idée simple : « il faut s’adapter à un nouvel environnement, désormais régi par une compétition mondiale aux rythmes accélérés ».
  • Les déclinaisons par projets sont dramatiques : « En diminuant l’indemnisation du chômage, on va les obliger à chercher du boulot » ; « Puisque l’ont vit plus vieux on doit travailler plus longtemps » ; « La dette publique ne doit pas dépasser 3 % du PIB », etc.
  • La répression est sans précédent : pour le seul mouvement des « gilets jaunes », on comptabilise selon le journaliste David Dufresnes : un mort, 24 éborgnés, 5 mains arrachées, 315 blessés à la tête.
  • La répression prend aussi une forme judiciaire, en particulier les ONG qui sont trop souvent attaquées en justice par les grands groupes avec des demandes d’indemnités de nature à mettre leur existence en péril.
  • Enfin, les médias, qui appartiennent à de rares exceptions à des multinationales, assurent le service après-vente…

Bon, j’arrête. On a bien compris les dommages produits. Alors comment réagissent les gens :

  • Ils plient l’échine pour conserver un boulot. Pour mémoire le nombre de chômeurs s’élève à 5 530 600 (catégories A, B, C) avec, parmi elles, 3 364 500 sans-emploi.
  • Ils se referment dans une logique « rien que pour ma gueule », parfaitement cohérente avec l’idéologie dominante.
  • Ils trouvent un bouc émissaire : il y a bien toujours, un « arabe », un « noir » ou un « pédé » à proximité pour ce faire et un parti fasciste pour les accueillir.
  • Ils se rangent derrière un type (et finissent par voter pour lui) au discours tout aussi simpliste, mais qui au final suivra la même politique. Aux États-Unis ce sera « America First », au Royaume-Unis « Le Bexit », Le Brésil avec « l’extermination du communisme », et la France avec la promesse du « renouvellement du personnel politique et l’ultime rempart contre le FN », etc.

Odile, je te le dis, le système qui nous emmène droit dans le mur que ce soit sur le plan social ou climatique a un nom : le néolibéralisme. Il faut y mettre fin, j’en suis persuadé. Le problème c’est que je ne sais pas comment faire. En tout cas, il ne faut pas composer ni baisser les bras.

Odile m’a fait part de son souhait de participer au débat... D’autres veulent réagir ?

Les liens :

  • L’article de Pierre Bourdieu de mars 1998 : « L’essence du néolibéralisme ».
  • L’interview de Barbara Stiegler dans Libération du 20 décembre 2019 « Pour le néolibéralisme, l’idée que l’on puisse se retirer est un archaïsme ».

– – - - - Début du courriel de Odile P. - - - - -

Chers tous,

Le fait que les conservateurs aient remporté les élections ne m’a pas étonnée. Je m’y attendais, mais certainement pas avec un tel raz-de-marée.

Je suis profondément inquiète pour l’avenir.

C’est un coup à la Trump préparé de longue date (droite du parti conservateur, médias et réseaux sociaux).

La commission électorale a constaté que les bases de données de Facebook avaient été communiquées à la campagne Leave avec ciblage de millions d’électeurs. 

.Sans compter les multiples mensonges constamment répétés sur l’Europe… et les non-dits. Rien sur le fait que la contribution nette au budget de l’Europe représentait moins de 1 % du budget britannique et 0,5 % du PIB, ou sur le fait qu’il y a légèrement plus de Britanniques vivant à l’étranger que d’étrangers en Grande-Bretagne ou sur le fait que la Grande-Bretagne était le septième contributeur par habitant au budget (et pas le premier.)

L’objet est de transformer la Grande-Bretagne en un paradis fiscal dérégulé, proche des États—Unis de Trump, et qui attirera les riches du monde. Ce n’est pas par hasard que la sortie de la Grande-Bretagne correspond à la mise en œuvre de directives visant à un peu mieux contrôler les flux offshore.

Étrangement, l’impression donnée était que la campagne des conservateurs était montée contre un gouvernement de l’opposition. Or, ce sont eux qui sont au pouvoir depuis presque 10 ans et responsables de la destruction des services publics et de l’accroissement des inégalités.

Ce sont les électeurs des régions désindustrialisées, les électeurs travaillistes traditionnels, les anciens ouvriers et mineurs, qui ont causé le raz-de-marée. Comment en est-on arrivé là ?

Corbyn a fonctionné en circuit fermé avec sa cour ; rallys avec ses supporters sans contact avec le reste de la population — discours fondé sur les victimes, les sauveurs (sa faction du parti travailliste) et les vilains (le reste). À Glasgow, dans le nord de l’Angleterre, une grosse partie de la population souffre, mais avec beaucoup de dignité. Ces personnes ne se considèrent pas comme des victimes, mais des citoyens ordinaires qui ont du mal à joindre les deux bouts (those who get by). Je le vois avec les chauffeurs de taxi et livreurs types Amazon/Uber. Ils travaillent six jours par semaine, 12 heures par jour, mais trouvent une certaine fierté à être à leur compte. Le dernier film de Ken Loach (Sorry, I missed you) le montre. Le mari aurait sans doute voté conservateur (pas sa femme). Discours misérabiliste et passéiste avec aucune écoute de ceux « who get by », à savoir la majorité de la population.

Utilisation éhontée de techniques de propagande avec des messages simplistes « Brexit means Brexit ??? » : ou « get Brexit done ». Tocqueville disait : « une idée simple et fausse aura toujours plus de poids dans le monde qu’une idée juste, mais complexe ». En arrière-plan une glorification de l’Empire britannique remplie de nostalgie. Les négociations avec l’UE seront interminables.

Refus de participation aux grands débats électoraux par Johnson qui en avait terriblement peur et s’est même caché dans une chambre froide pour éviter le contact avec la presse....

Diabolisation des étrangers avec la création par May de l’« environnement hostile ».

Accord secret entre le parti de Brexit et la faction de droite du parti conservateur (et financement pas des hedge funds qui jouent contre la livre ainsi que par Aron Bank et autres financiers plus que douteux).

Prise de liberté avec les règles les plus élémentaires de la démocratie : non démission du premier gouvernement Johnson après huit rejets de propositions majeures par le parlement, du jamais vu. Normalement un gouvernement démissionne après un maximum de deux échecs. Dissolution illégale du Parlement. Pas mal pour un parti disant vouloir sortir de l’Union européenne pour restaurer la souveraineté parlementaire britannique. 

Premier ministre nommé en premier lieu par les membres du parti conservateur, vieux, riches, hommes et blancs, en faveur de la peine de mort (90 000 sur 140 000 ont voté pour Johnson). Ces 90 000 électeurs ont indiqué qu’entre le Brexit et le maintien de l’unité du Royaume-Uni menacée par la scission de l’Écosse et de l’Irlande du nord, ils préféraient le Brexit…

Attaque sur tous les contre-pouvoirs : BBC, cour suprême, lords, parlement, administration, cour des droits de l’homme de Strasbourg. il suffit de voir ce que Trump a fait aux États unis ou les contre-pouvoirs sont beaucoup plus forts qu’en Grande-Bretagne et en France

Prise de refuge dans les règles de l’OMC au cas d’une sortie de l’UE non négociée. Mais l’OMC a perdu ses pouvoirs de décision et de sanction du fait du non-renouvellement des juges américains.

Nomination de non élus au gouvernement. Développement donc d’un régime présidentiel aux allures pour le moins. Autoritaire avec formation d’un comité de réforme de la constitution (DANGER).

Utilisation de Bruxelles comme bouc émissaire. C’est en Grande-Bretagne que les mesures d’austérité ont été les plus sévères (après la Grèce). Ces mesures n’étaient aucunement exigées par Bruxelles. Je parle par exemple d’une réduction de 40 % du budget sécurité — police et prisons (en dépit du fait que la population de prisonniers est proportionnellement la plus élevée en Europe). Multiplication des soupes populaires (food banks). Augmentation des inégalités bien plus élevées qu’en France où les transferts ont un effet correcteur. Ceci a été dénoncé à quatre reprises par l’ONU comme une atteinte aux droits de l’homme (droit des enfants - pas plus de deux pour les allocations familiales, droit des personnes handicapées, choix délibéré d’aggravation de la pauvreté sans aucune nécessité) 

Je lis l’analyse que fait Hannah Arendt des raisons de la montée du totalitarisme : fragilisation de la liberté individuelle, utilisation de la propagande et de boucs émissaires et glissement vers la domination totale. Et accoutumance rapide à l’impensable. 

Et l’Irlande du Nord et l’Écosse dans tout cela.

Il est maintenant certain que l’unification de l’Irlande se fera dans les dix prochaines années. L’Irlande du Nord coûte cher (plus que l’UE) et Johnson veut se débarrasser du problème. Pour la première fois, une majorité républicaine est apparue et les catholiques sont maintenant majoritaires. Le nord a maintenant us statut unique proche de l’UE et different de celui du reste du Royaume uni.

Quant à l’Écosse. 48 élus nationalistes sur 59 députés… une grande ouverture au monde, mais des liens commerciaux très forts avec l’Angleterre et une frontière physique. De bons politiciens écossais, mais qui feront sans aucun doute l’objet d’attaques sordides. Nous connaissons les méthodes.

C’est un juriste écossais que je connais bien (Aidan O’Neill) qui a, à trois reprises, gagné les procès engagés contre le gouvernement britannique — Cour européenne — droit pour le gouvernement britannique de révoquer l’article 50, condamnation de la révocation du Parlement par la Cour suprême écossaise et britannique (avec annulation de la décision opposée de la Cour suprême anglaise). J’en suis très fière. Nul doute que son équipe travaille à fond sur l’a fromluatin d’une obligation légale du gouvernement britannique de ne pas s’opposer à un second referendum sur l’indépendance. Nous devons éviter à tout prix l’écueil catalan. 

Je vous souhaite tous un joyeux Noël et une bonne année.

Odile

Il se passe aussi des choses en France…

Le « leadership » ou l’absence de « leadership » du parti travailliste en est une des causes.

– – - - - Fin du courriel de Odile P. - - - - -