Dans notre système néo-libéral, où les seuls gains financiers à court terme et les choix les plus rentables ont de l’intérêt, nos économistes ont depuis longtemps essayé de donner une valeur monétaire à la vie humaine. L’objectif avoué est d’estimer les coûts indirects d’une politique, d’un projet, etc. Prenons un exemple. Imaginons une collectivité qui veuille sécuriser une portion de route en y construisant un îlot central. En faisant ces travaux, combien de morts va-t-on pouvoir éviter ? À cet instant il va être nécessaire de comparer un investissement avec un nombre de vies humaines épargnées. Dès lors, on va devoir estimer le « prix » d’une personne. La démarche est bien entendu cynique et contestable sur le plan moral, mais c’est la logique du système. Si j’en crois Le Monde : " En France, la valeur d’une vie est, d’après un rapport de 2016, évaluée à 3 millions d’euros (“ Éléments pour une révision de la valeur de la vie humaine ”, Commissariat général à la stratégie et à la prospective, 2013). Immédiatement vous vous dites que probablement certains valent plus et d’autres moins.

Le 2 décembre 2019, la République et son Président rendaient, en grande pompe, un dernier hommage à 13 soldats de métier (et donc payés pour faire la guerre et en subir les conséquences) morts au combat. Pour être précis, ils le sont lors de la collision de deux hélicoptères dans le nord-est du Mali. Emmanuel Macron, lyrique : « Ils sont morts en opération, pour la France, pour la protection des peuples du Sahel, pour la sécurité de leurs compatriotes et pour la liberté du monde, pour nous tous qui sommes là ». Ces 13-là ont donc bénéficié, bien à leur insu, des fastes de la République. Pour mémoire, je rappelle que cette dernière, bonne fille, ne s’est pas toujours contentée de financer les funérailles de ses soldats. Par exemple, les obsèques de dimension nationale de notre idole des jeunes, Johnny Hallyday, lors desquelles on avait noté la présence de trois Présidents ou ex (Sarkozy, Hollande et Macron). Je me souviens surtout de l’éloge funèbre prononcé par Emmanuel Macron sur le parvis de l’église de la Madeleine, magnifique édifice religieux (ah la laïcité) des beaux quartiers ! Vous le voyez bien, les morts n’ont pas toujours le même prix.

J’ai consulté avec attention le « Tableau de synthèse des statistiques nationales de la sinistralité 2017 de la branche Accidents du Travail et Maladies professionnelles du régime général » dressé par l’Assurance-Maladie. Ainsi j’apprends qu’en 2017, 1 142 Français sont morts en raison de leur travail. Ce nombre se décompose comme suit :

  • 542 personnes suite à un accident sur leur lieu de travail. Les secteurs les plus dangereux restant le BTP, le transport, le travail temporaire et le nettoyage.
  • 264 lors d’un accident de trajet domicile-travail.
  • 336 en raison d’une maladie professionnelle.

Connaissiez-vous ces chiffres ? En tout cas, je l’atteste, je n’ai jamais entendu parler d’hommage de la République à ces morts-là, ni aux Invalides, ni ailleurs.
Enfin, cherchant des infos sur cette question, j’ai découvert un dysfonctionnement du système que j’ignorais. En 2011, un rapport de la « commission d’évaluation de la sous-déclaration des accidents du travail et des maladies professionnelles de la Cour des comptes » estimait que les sous-déclarations dans le secteur du BTP pourraient représenter chaque année, plusieurs centaines de millions d’euros. En effet, si l’accident (ou la maladie) n’est pas lié au travail, les coûts sont pris en charge par l’assurance-maladie, financée via la contribution sociale généralisée (CSG), c’est à dire vous et moi. Alors que, s’ils l’étaient, ces dépenses ne seraient affectées qu’à la branche risques professionnels uniquement à la charge des employeurs. Malins ces patrons du BTP ?

Après les « chanteurs populaires », les « militaires honorés, car mort à la guerre », la masse des « travailleurs qui se lèvent tôt » pour mourir au turbin, je voudrais vous parler des SDF morts dans nos rues. En fait, de ceux-là, tout le monde s’en fout. Quand on regarde les chiffres : « c’est du brutal ». Le « Collectif les morts de la rue » recense, à l’aide d’un réseau de bénévoles, les SDF morts dans la rue. Il produit ainsi, annuellement, ses statistiques — partiellement exactes certes — mais comme on n’a rien d’autre… Il est bien évident que les services publics ont autre chose à faire que cela. Du côté des bureaux d’études privés, il n’y a rien à attendre puisque cela ne rapporte rien. Alors restent des militants bénévoles qui ne demandent rien, eux. Maintenant les chiffres : « Un total de 612 décès de personnes “SDF” et de 71 décès de personnes anciennement à la rue ont été recensés pour l’année 2018. Nous remarquons une augmentation du nombre de décès signalés au CMDR en 2018 de l’ordre de 15 % par rapport à l’année précédente. » Ils avaient en moyenne 48 ans. Selon une étude du Centre d’épidémiologie sur les causes médicales de décès de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale [CepiDc-Inserm], le nombre réel pourrait être près de 6 fois supérieur au décompte du collectif. L’ultime recensement de personnes SDF en France, fait par l’INSEE, date de 2012 et n’a pas été renouvelé. Il semblait alors y avoir dans notre pays de l’ordre de 143 000 SDF et 12 700 sans-abri. Je le redis encore une fois, il vaut mieux diminuer l’impôt des riches, que de compter les SDF, une simple question d’efficacité.

J’ajoute à cela, pour faire bonne mesure dans mon dénombrement macabre, que l’on aurait atteint 132 féminicides à la mi-novembre 2019, et que l’on ne sait pas vraiment combien de migrants sont morts en Méditerranée…

Après cette avalanche de chiffres, il me semble que le battage médiatique fait autour des 13 soldats morts au Mali apparaît un petit peu disproportionné et donc insupportable…

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