En effet, dès le début, on nous rappelle comment l’Union européenne est passée outre l’avis des électeurs de deux pays européens (dont la France) qui ont exprimé clairement et fermement (en France 55 % de non) leur opposition au traité établissant une constitution européenne. Quel bon début, pensais-je ! De voir un spectacle POLITIQUE démontrant ce qu’est la réalité de cette union de marchands, me convenait parfaitement. Malheureusement la suite était toute autre. L’auteur change de discours et essaye d’écrire une histoire de la construction de l’Europe par les peuples en tâchant de justifier une éventuelle convergence des luttes de ces nations qui pourraient l’expliquer. Dès lors, il va mettre au centre de son propos le mythe éculé de la recherche d’une Europe de paix, de fraternité. On ne va donc plus parler de la réalité, de ce que le système a effectivement accouché : un vaste « marché » commun avec comme unique règle la concurrence « libre et non faussée ».

Tout ce discours permet d’omettre le rôle essentiel du capitalisme et aujourd’hui du néolibéralisme. Pas une fois on ne n’évoquera l’Europe des puissants, de l’Europe qui s’enferme, qui se construit dans l’austérité et de principes économiques contraignants qui mettent à genoux les peuples. De la « troïka » (Banque centrale européenne, Commission européenne et Fonds monétaire international) on ne dira rien. Rien sur le dérèglement climatique, rien sur la politique migratoire (sinon avec une simulation de questionnaire d’entrée de migrant), etc. Le mot « Frontex » ne sera pas prononcé. Etc.

En fait ce qui va plus m’énerver (je dois admettre que cela a aussi largement agacé les critiques du « Masque et la plume ») ce sont les interventions dans ce « boulgui-boulgua politicien » de ce que le metteur en scène va désigner sous le terme de grand témoin
. Chaque jour, une personnalité est questionnée sur le plateau, mais je vous rassure, son propos n’est pas tout à fait improvisé. Ainsi défileront : Aurélie Filippetti, Susan George (mais qu’est venue faire cette femme d’exception dans cette galère ?), Aziliz Gouez, Ulrike Guérot, François Hollande (vous avez bien lu), Pascal Lamy, Eneko Landaburu, Enrico Letta, Geneviève Pons, Luuk van Middelaar. Le soir où nous avons vu le spectacle, c’était le tour de Eneko Landaburu, ex-commissaire européen espagnol.

Puisque j’ai l’occasion de parler une fois encore de l’Europe (et de l’importance de mettre cette question au centre de notre réflexion), je voudrais m’égarer quelques instants sur ce point. Ce 14 juillet, le lendemain, je suis tombé sur un article de Christian Salmon publié dans le journal Médiapart et intitulé : « Europe : comment Carola Rackete bouscule le prétendu clivage entre “libéraux” et “nationalistes” ? ». Il est vrai qu’après le référendum de 2005, qu’après le « printemps grec » écrasé par la troïka, le visage de l’Europe s’était assombri, « il s’est couvert de taches brunes ». Plus personne ne croit aux valeurs portées par cette institution, « doux monstre de Bruxelles » au mode de fonctionnement peu démocratique.

Du coup, on nous l’a répété en boucle pendant la campagne électorale des Européennes, il nous fallait choisir entre deux avenirs, deux visions pour cette Europe. Soit nous avions la « Renaissance » avec son chef de file Macron accusé, par ses copains plus à droite que lui, de soutenir l’immigration. Soit nous héritions de « l’Europe bastion » avec son leader Salvini et ses complices (Le Pen, etc.). « Un front clairement dessiné entre partisans et adversaires de l’immigration. » En fait, le coup de force du « Sea-Watch 3 » et de sa capitaine Carola Rackete a fait exploser cette pseudo-différence, Salvini jouant le rôle de « celui qui dit NON » à son accueil et Macron « celui qui ne dit pas OUI », en espérant voir pourrir la situation. Ces deux attitudes ayant le même résultat : l’impossibilité pour ce navire d’accoster et de débarquer ses réfugiés.

En résumé, le spectacle m’a déçu malgré un début prometteur, mais bonne nouvelle : il se situait dans une programmation (celle d’Olivier PY) plutôt « politique ». En tout cas, il me semble de plus en plus indispensable de nous intéresser de très près à cette UE pour ne pas l’abandonner dans les mains du système néolibéral et de ses laquais.

Distribution :

Acteurs : Robert Bouvier, Rodrigo Ferreira, Olwen Fouéré, Vincent Kreyder, Mounir Margoum, Rose Martine, Dagmara Mrowiec-Matuszak, Karoline Rose, Emmanuel Schwartz, Artemis Stavridi, Thibault Vinçon.

Le Chœur de l’Opéra Grand Avignon (cheffe de chœur Aurore Marchand).
La Maîtrise de l’Opéra Grand Avignon (cheffe de chœur Florence Goyon).
Des choristes amateurs de la région d’Avignon.

Chaque soir un grand témoin : Aurélie Filippetti, Susan George, Aziliz Gouez, Ulrike Guérot, François Hollande, Pascal Lamy, Eneko Landaburu, Enrico Letta, Geneviève Pons, Luuk van Middelaar.

Texte Laurent Gaudé.
Mise en scène Roland Auzet.
Scénographie Roland Auzet, Bernard Revel et Juliette Seigneur.

Production déléguée : L’Archipel Scène nationale de Perpignan.
Coproduction : Act-Opus Compagnie Roland Auzet, Compagnie du Passage Neuchâtel (Suisse), Scène nationale de Saint-Nazaire, Théâtre Prospero-Le Groupe de la Veillée (Canada), MC2 : Grenoble Scène nationale, Théâtre-Sénart Scène nationale, Festival d’Avignon, Opéra Grand Avignon, Théâtre de Choisy-le-Roi Scène conventionnée pour la diversité linguistique, MA Scène nationale Pays de Montbéliard, Teatr Polski de Bydgoszcz (Pologne), Châteauvallon Scène nationale.

Dates de tournée après le Festival :

— 7 et 8 octobre 2019, Maison de la Culture d’Amiens.
— 9 et 10 janvier 2020, L’Archipel Scène nationale de Perpignan.
— 14 au 16 janvier 2020, MC2 : Grenoble.
— 28 et 29 janvier 2020, Odyssud, Blagnac.
— 3 février 2020, MA Scène nationale Pays de Montbéliard.
— 6 février 2020, Théâtre-Cinéma Paul Éluard, Choisy-le-Roi.
— 11 au 14 février 2020, Théâtre Olympia Centre dramatique national, Tours.
— 3 et 4 mars 2020, Le Théâtre Scène nationale de Saint-Nazaire.
— 10 mars 2020, Le Parvis scène nationale Tarbes Pyrénées, Ibos.
— 13 mars 2020, Théâtre Molière - Sète Scène nationale archipel de Thau.
— 17 et 18 mars 2020, Théâtre-Sénart Scène nationale, Lieusaint.
— 25 mars au 2 avril 2020, Théâtre Gérard Philipe TGP Centre dramatique national de Saint-Denis.

Les Liens :

— Vidéo sur YouTube : Emmanuel Schwartz, un Québécois au banquet des Européens.
— Vidéo de « La grande librairie » du 23 mai 2019 qui accueille Laurent Gaudé « Nous l’Europe, Banquet des peuples ».