Dans un premier temps, il me semble important de regarder les résultats. Dans le tableau ci-dessous, on en trouvera une synthèse pour la commune d’Anglars (46120), le département du Lot et le territoire national. Pour ce qui est de l’abstention, le taux est extrêmement faible dans nos villages ruraux (26 %), nettement moins bon à l’échelle départementale (41 %) et encore plus mauvais (mais meilleur qu’en 2014) au niveau national (50 %). C’était pour moi presque une évidence de constater comment dans ce département du Lot, traditionnellement « laïquart » ou radical-socialiste, la gauche sociale-démocrate, Génération et PP & PS font de meilleurs résultats qu’au niveau national. Cette tradition n’empêche pas LREM de faire un score conforme à la moyenne nationale. La bonne nouvelle c’est que, par voie de conséquence, le vote fasciste (RN) est légèrement inférieur à la moyenne nationale. Il reste élevé et je me surprends toujours à penser que certainement quelques-uns de mes voisins votent pour l’extrême droite. Avec cette poussée du FN, je comprends mieux comment les Français ont soutenu massivement Pétain au début de la Seconde Guerre mondiale. Autre surprise, c’est le bon score de EELV dans mon village où l’agriculture plutôt « classique » est manifestement majoritaire. Enfin, à noter le relatif bon score, à Anglars, comme dans le département, de la candidate de la « France Insoumise » (presque 9 % !).

Je dois avouer que j’aime de plus en plus la manière qu’ont certains commentateurs de donner les résultats en faisant référence aux « électeurs inscrits » plutôt qu’aux « votes exprimés ». Cela prend d’autant plus de sens que, selon une estimation de l’Insee, trois millions de Français en âge de voter sont absents des registres (en particulier une part importante de Français naturalisés). Enfin il est important de noter que le fort taux d’abstention s’explique aussi (bien entendu ce n’est pas la seule raison) par l’importance des « mal-inscrits ». Si j’en crois un article de Libération du 6/07/2018, « Selon un rapport parlementaire de 2014, il y aurait 6,5 millions de Français 'mal inscrits’ sur un total de 47 millions. Il s’agit d’électeurs figurant sur les listes électorales d’une commune qui ne correspond plus à leur lieu de résidence effectif. En France, il faut faire la démarche de se réinscrire après chaque déménagement. La chercheuse, qui a mené une étude sur le sujet, estime que la moitié des 25-29 ans fait partie des mal-inscrits, ce qui a beaucoup d’impact sur l’abstention. » Bien évidemment ce nombre de « mal inscrits » (6,5 millions) n’est pas, à lui seul, suffisant pour expliquer les 23,6 millions d’abstentions. Ce préalable fait, revenons-en à ce mode de représentation qui « dit des choses » sur les résultats électoraux.

  • 49,88 % des électeurs ne sont pas allés voter et nous oublierons les « non-inscrits ».
  • 11,16 % des électeurs ont choisi le clan fasciste.
  • 10,72 % des électeurs ont donné leurs voix à la candidate du Président.
  • 6,45 % des électeurs ont donné leurs voix à la liste de Dominique Jadot.
  • 4,06 % des électeurs ont donné leurs voix à la liste de F-X Bellamy.
  • 3,02 % des électeurs ont donné leurs voix à la liste de M. Aubry.
  • 2,96 % des électeurs ont donné leurs voix à la liste R. Glucksmann.

C’est quoi cette démocratie où, avec 11 % des électeurs, on est majoritaire ? Il n’y a pas de quoi pavoiser quand on présente les choses comme cela...

Plutôt que rapporter les résultats aux élections présidentielles, il m’a semblé important de les rapporter aux Européennes de 2014. Le tableau ci-dessous présente cette comparaison. Premièrement le taux d’abstention a diminué en passant de presque 57 % à 50 %. Par rapport à 2014 le nombre d’électeurs a augmenté de presque 3,8 millions. L’extrême droite progresse-t-elle ? En pourcentage non, 24,95 % en 2014 contre 23,31 en 2019, mais en nombre de voix oui 580 000 voix. On peut toutefois affirmer que les 3,8 millions d’électeurs de plus ne se sont pas tous déplacés pour voter FN. La gauche de la gauche était représentée par une liste commune « Front-de-Gauche » en 2014 et rassemblait 1,195 millions d’électeurs. En 2019, elle va au combat séparé. La FI rassemble 1,428 million d’électeurs et si on ajoute les voix du PCF on obtient 1,993 millions de voix en progression de 798 000 électeurs sur 2014. Avec une éventuelle union, on passait alors à 8,80 % et espérer avoir 8 députés. Certes nous sommes loin des 7 059 951 voix du candidat Mélenchon au 1er tour des présidentielles de 2017, mais qui ne représentaient que 19,58 % des inscrits. Les grands gagnants de ce scrutin sont certainement EELV qui passe de 1,696 millions d’électeurs à 3,052 soit une progression de 1,355 million. Je ne me hasarderai pas de faire des comparaisons pour les droites et la social-démocratie, tant la fluidité des électeurs d’un camp à l’autre est encore plus complexe à ce niveau-là.

Il me semble urgent, et j’avais déjà exprimé cela lors du débat sur l’Europe que nous avions organisé à Anglars, que les Français intègrent de plus en plus dans leurs schémas de pensée les logiques politiques européennes. On aurait pu envisager plusieurs manières de les forcer à le faire. D’une part (et Macron en porte en partie la responsabilité) on doit faire en sorte de ne pas réduire ce scrutin à un enjeu national. Deuxièmement il semblerait intéressant que les partis politiques nationaux se présentent en faisant clairement référence aux groupes politiques qu’ils ont l’intention d’intégrer une fois élus.

Le lecteur trouvera ci-dessous une liste des groupes au parlement européen, classés dans l’ordre décroissant de leurs effectifs au lendemain de ces élections :

  • PPE (Parti populaire européen) au total 180 députés (23,87 % des sièges) dont les 8 élus de la liste « Les Républicains », mais aussi la CDU en Allemagne, etc. (Ont perdu 35 sièges par rapport à 2014.)
  • PSE ou S&D (Alliance progressiste des socialistes et des démocrates au Parlement européen) au total 146 parlementaires (19,44 % des sièges) dont les 6 élus de la Liste « PS Place-Publique), mais aussi le SPD allemand, le “Partido socialiste” portugais ou le Labour anglais, etc. (A perdu 43 sièges.)
  • ALDE (Alliance des démocrates et des libéraux pour l’Europe) au total 109 élus (14,5 %) dont les 21 élus LREM, les “Libéral Démocrats” anglais, etc. (A progressé de 40 sièges.)
  • Verts/ALE (Groupe des Verts/Alliance libre européenne) 69 députés (9,19 %) dont les 12 élus EELV français, mais aussi “Die Grünen” allemands, “Green Party anglais, etc. (Progresse de 18 sièges.)
  • ECR (Groupe des conservateurs et des réformistes européens) 59 députés (7,86 % des voix) qui ne comprend pas d’élus français, mais par exemple le parti conservateur anglais. (Perd 11 sièges.)
  • ENL (Europe des nations et des libertés) 58 députés (7,72 %), rassemble les élus d’extrême droite dont les 22 élus du RN, la ‘Lega Nord’ italienne, etc. (Progresse de 18 députés.)
  • EFDD (Europe de la liberté et de la démocratie) 54 élus pour l’instant (7,19 %) ne comprend pas d’élus français, essentiellement des partis souverainistes dont le ‘Brexit party’ anglais, etc. (Progresse de 12 sièges.)
  • GUE/NGL (Gauche unitaire européenne/Gauche verte nordique) rassemble 39 élus (5,19 %) dont les 6 élus LFI français, mais aussi ‘Die Linke’ allemand, le ‘Sinn Féin’ irlandais, le PC portugais, etc. (Perd 13 sièges.)
  •  NI, CDI et TDI (Non inscrits) 37 députés.

Cette liste nous montre clairement deux choses. D’une part que la crainte de voir la droite extrême envahir le parlement européen était un mensonge. Un de plus qui n’avait pour seul enjeu que le maintien de sa cour. D’autre part, que la présence de deux listes FI et PCF séparés alors qu’au final ils auraient siégé dans le même groupe politique, est d’une bêtise incommensurable qui en plus aurait pu envoyer deux élus de plus au parlement européen.

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