Dans la soirée du lundi 15 avril, un violent incendie, d’origine manifestement accidentelle, va ravager la couverture de la cathédrale Notre-Dame de Paris. Propriété de l’État, la destruction de la toiture de ce bâtiment symbolique, filmée en direct à la télévision, va toucher nombre de nos concitoyens. Même si je me suis senti concerné (ah ce luxe d’images !), il ne s’agit au final que d’un « fait divers » qui dévaste partiellement un monument historique de dimension nationale mais n’a fait aucune victime. Il n’y a pas eu « mort d’homme ». Pourtant dans les jours qui suivirent nous avons assisté à plusieurs prises de décisions et autres évènements qui ne sont pas sans poser question.

Dès le lendemain, la main sur le cœur, plusieurs grandes fortunes et entreprises multinationales (Arnault, Pinault, Bettencourt, TOTAL, etc.) annoncent des « dons » de montants faramineux (plusieurs centaines de millions) dont une importante partie (en raison des règles fiscales en cours) serait financée par vous et moi. En gros, ces généreux mécènes, riches du travail de leurs employés, riches d’une optimisation fiscale pointue (voire d’évasion pour certains) allaient (se disaient prêts ?) à contribuer à la reconstruction du toit de Notre-Dame. L’argent qu’ils avaient accumulé (en particulier grâce aux impôts qu’ils n’avaient pas toujours payé à la hauteur de leurs revenus) leur permettait de briller l’espace d’un instant à la une des journaux. Depuis, en raison des critiques dont ils faisaient l’objet, certains ont, semble-t-il, renoncé aux abattements dont ils pouvaient bénéficier.

Comme à l’habitude, et c’est une fois de plus justifié, on a remercié les pompiers qui ont lutté au péril de leurs vies pour sauver ce monument. J’approuve cette décision de ce gouvernement et m’associe à ces félicitations. Mais n’aurait-il pas été préférable de donner régulièrement à ce service public les crédits nécessaires à leur travail ? C’est pour réclamer des moyens à la hauteur de leurs besoins qu’ils avaient déclenché un vaste mouvement de grève dans le pays en décembre 2018. Par exemple, lors de ce mouvement, un délégué CGT de cette profession expliquait : « On envoie des engins sur des incendies avec des effectifs incomplets, les délais d’intervention dans certaines zones rurales posent question, on est en sous-effectif les dimanches et les jours fériés ».

Enfin, cet incendie était l’occasion, pour notre Président, de se refaire une santé quant à la politique qu’il conduit en matière de préservation de notre patrimoine historique. Pourtant, la mise en œuvre de cette logique d’austérité, conséquence des cadeaux fiscaux aux entreprises et aux riches (CICE et autres ISF) a eu aussi pour effet la baisse des crédits pour son entretien. Le site « La tribune de l’Art » nous explique dans un article du 28 septembre 2017 à l’occasion de la présentation du budget de la culture « Les musées sont sacrifiés, mais les monuments historiques ne le sont pas moins. Non seulement les crédits de paiement baissent entre 2017 et 2018 (- 900 000 € qui équivalent à -0,3 %), mais cette baisse intervient dans un contexte déjà très défavorable. Rappelons que selon toutes les associations de protection du patrimoine, le budget minimum nécessaire annuellement est de 400 millions d’euros (un chiffre qu’il faudra certainement revoir à la hausse tant l’abandon actuel augmente encore les besoins). On atteindra péniblement 332,9 millions d’euros de crédits de paiement en 2018 ! »

Si cet incendie, qui n’a fait aucune victime humaine, a pour effet de pouvoir mobiliser, en quelques jours, pratiquement un milliard d’euros, certains ont été surpris de ces brusques élans de générosité au regard de la misère qui nous entoure. Que penser de l’insolence de ces chiffres quand on sait qu’en 2018, 566 personnes (511 en 2017) sans domicile sont décédées dans la rue ? Selon le rapport du collectif « Les morts de la rue », publié le 14 mars dernier, ces personnes avaient en moyenne 48 ans, cinquante d’entre elles étaient des femmes et treize étaient des mineurs, dont six de moins de 5 ans. Cette situation a même amené un twett très amer de la Fondation Abbé Pierre dès le lendemain. « 400 millions pour #NotreDame, merci @KeringGroup @TotalPress @LVMH pour votre générosité : nous sommes très attachés au lieu des funérailles de l’abbé Pierre. Mais nous sommes également très attachés à son combat. Si vous pouviez abonder 1 % pour les démunis, nous serions comblés. — FondationAbbéPierre (@Abbe_Pierre), 16 avril 2019 »

Au moment où j’écris ces lignes, des attaques coordonnées contre des églises (et des hôtels) au Sri Lanka ont fait au moins 300 morts. Ces attaques, non encore revendiquées, qui visaient des lieux fréquentés par des catholiques pour Pâques ont aussi fait plus de 500 blessés. Au Yemen, pays en guerre avec L’Arabie Saoudite — où les armes françaises semblent faire des miracles — on estime le nombre de morts, après un peu plus d’un an de conflit à 10 000 ! Tout cela se fait dans l’indifférence générale. Le groupe TOTAL participera-t-il à l’aide humanitaire au Yemen ? Ou encore la famille Pinault soutiendra-t-elle les victimes du Sri Lanka ?

Non, ces victimes-là, comme plein d’humains de notre terre, sont toutes invisibles. Invisibles comme dans le film éponyme de Louis-Julien Petit que j’ai vu vendredi soir. Cette comédie dramatique, qui rassemble entre autres Audrey Lamy, Noémie Lvovsky, Corinne Masiero et des femmes SDF (invisibles donc) qui tiennent leur propre rôle, est une vraie merveille. On aimerait que toutes ces femmes et tous ces hommes, aient un toit. C’était d’ailleurs une promesse qu’Emmanuel Macron avait prise devant les Français lors de ses vœux pour l’année 2018 : « Je veux que nous puissions apporter un toit à toutes celles et ceux qui sont aujourd’hui sans abri. Le gouvernement,beaucoup engagé ces derniers mois dans cette direction, a beaucoup amélioré les choses, mais il y a encore des situations qui ne sont pas acceptables. Que je n’accepte pas davantage que vous. Nous continuerons donc l’effort indispensable pour réussir à pleinement respecter l’engagement que j’ai moi-même pris devant vous. Comptez sur ma détermination entière en la matière. »

Manifestement Emmanuel Macron préfère dépenser plusieurs centaines de millions dans la réfection du toit d’une église dans les cinq prochaines années. Tout cela, pour qu’elle soit inaugurée en grande pompe avant les JO de 2024, autre gouffre à fric de cette « startup nation ».

Décidément les pauvres, les « sans dents », les invisibles, il n’en a rien à faire ce Président... Sans compter qu’ils coûtent « un pognon de dingue » !

Liens :
– La photo qui illustre cet article (prise par votre serviteur) montre le dispositif anti-SDF mis en place devant le salon de coiffure « Stephan » de Toulouse, « Créateur d’excellence », qui, s’il « aime son métier et ses clients », déteste les SDF...
– Site officiel du collectif « Les morts de la rue ».
– Site officiel de la « Fondation Abbé Pierre ».
– Le film « Les invisibles » de Louis-Julien Petit sur Wikipédia.