J’aimerais aujourd’hui extraire de cette vie si bien remplie deux anecdotes.

Nous sommes le samedi 2 octobre 2010. Michèle et moi sommes descendus pour le week-end à Grenoble. Nous sommes en plein conflit sur les retraites (déjà) et mon père (il a alors 90 ans), fortement engagé dans sa section syndicale de retraités « Force Ouvrière », pense à juste titre important de rejoindre ses copains et de manifester avec eux. Et nous de l’accompagner... Il faut bien admettre qu’en région parisienne nous étions, nous aussi, abonnés à ce combat et ses manifs. D’un coup, mes derniers lambeaux de « stalinisme » s’effondrent. Me voilà au cœur des troupes « social-démocrates » sous la bannière de « FO ». Au point de regroupement des militants, il salue ses camarades. Tout va bien, son ami Jacques B. est là. Ça bouge, le cortège s’ébranle. On remonte Jean-Jaurès jusqu’aux Grands Boulevards et l’on se dirige vers la préfecture. Moi, au bout d’un moment : « Tu dois être fatigué, tu ne veux pas qu’on arrête ? ». Premier refus. Par la suite, je vais renouveler ma demande : « Tu dois être fatigué, tu ne veux pas qu’on s’arrête ? ». Et chaque fois, je vais essuyer la même réponse : non. Il faut avouer que pour ma part j’en ai « plein les pattes », mais, Michèle et moi, nous le suivons. Jusqu’au bout. Puis, on ira boire une mousse place Victor Hugo avant de rentrer à Sassenage. Il m’a épuisé !

Un peu plus tard, regardant dans les tiroirs de son logement, je vais trouver un document qui prendra beaucoup d’importance pour moi : une fausse carte d’identité de papa soi-disant établie le 7 mai 1943 par un commissaire de police de Grenoble. Ce Georges Guillaud (le nom de famille de sa mère) serait né le 29 février 1916 (on garde le jour de naissance). Ce jeune homme était donc, comme beaucoup de gens de son époque, un de ces « dangereux terroristes » qui mettait en péril la République de ce Maréchal là, qu’aujourd’hui encore, on qualifie de « grand soldat ». Certains « bien-pensants » de son village n’étaient — semble-t-il — pas les derniers à dénoncer ces jeunes qui disparaissaient pour rejoindre les combattants des FFI ou des FTP. Son petit frère René, il avait alors 20 ans, y laissera la vie en 1945. Il y a quelques années, on avait essayé avec une amie d’enfance, nos deux pères étaient copains en ce temps-là, de lui faire raconter par le menu cette période de la Seconde Guerre. L’accouchement a été difficile, tant il peut être complexe de creuser au tréfonds de la mémoire d’un vieux monsieur alors âgé de 93 ans.

Mon père aimait bien le film que Noël-Noël avait tourné en 1946 : « Le père tranquille ». Il m’avait très tôt proposé de lire le livre d’où le scénario avait été tiré. C’est vrai qu’il y avait du « père tranquille » chez lui, mais avec un côté de « tête de pierre », comme se plaisait à le dire ma sœur : une farouche détermination, derrière ce vernis de douceur, de tranquillité et d’ironie.

J’aimerais tant, que de ce héros du quotidien, on ne se souvienne que du « pince-sans-rire » délicieux qui charmait avec ses répliques les vieilles dames qui mangeaient à sa table, à l’EHPAD de Saint-Geoire-en-Valdaine.

En guise d’illustration, Françoise notre sœur aimait toujours raconter cette répartie légendaire qui fait maintenant partie du patrimoine familial. Papa demande à sa femme Léone : « Chérie qu’est-ce qu’il faut que je mette comme cravate aujourd’hui ? ». Elle : « Mais tu me poses chaque fois la question. Tu m’énerves, tu sais. Mais si j’étais morte comment ferais-tu ? » Et lui de répondre : « Eh bien, j’en mettrais une noire ! ».

Joseph Durand, c’était aussi ça...