Si j’en crois Médiapart, c’est le 22 octobre 2015 que pour la première fois Margrethe Vestager adresse à Laurent Fabius (alors ministre des affaires étrangères en charge des questions européennes) un courrier l’informant de l’ouverture d’une enquête sur la concession des barrages hydrauliques accordée à EDF. Il semblerait bien que dans un premier temps, le gouvernement ignore cette exigence car, comme l’explique ce journal : « reconnaître l’existence de cette enquête européenne reviendrait à mettre le sujet dans le débat public et, encore plus, obligerait Paris à adopter — pour une fois — des positions claires tant en France que vis-à-vis de l’Europe. » Pour autant, la demande est sans ambiguïté : « La commission considère que les mesures par lesquelles les autorités françaises ont attribué à EDF et maintenu à son bénéfice l’essentiel des concessions hydroélectriques en France sont incompatibles avec l’article 106 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne ». Et d’enfoncer le clou, puisque cette attribution crée « une inégalité des chances entre les opérateurs économiques dans l’accès aux ressources hydrauliques aux fins de la production d’électricité permettant à EDF de maintenir ou de renforcer sa position dominante en France sur les marchés de la fourniture d’électricité au détail ».

Il est vrai que l’hydroélectricité en France est contrôlée à 80 % par EDF et à 15 % par ENGIE via la Compagnie Nationale du Rhône (CNR) et la Société Hydroélectrique du Midi (SHEM). Cette production est d’une importance capitale puisqu’elle représente de l’ordre de 12,5 % du total. Si on prend en compte les seules énergies renouvelables, l’hydraulique constitue alors 68,6 % de ce sous-ensemble (le solaire 6 %, la biomasse 7,6 % et l’éolien 17,3 %). On comprend mieux l’intérêt de conserver les barrages dans le domaine public si on précise que c’est l’électricité la moins onéreuse : de 20 à 30 euros le MWh. À noter que les centrales hydroélectriques fournissent 66 % de la capacité d’appoint rapide (moins de deux minutes) lors des pics de consommation (le reste est assuré par les unités thermiques). Mais ces barrages ont d’autres enjeux. Ils sont devenus (quoi qu’on en pense) des éléments incontournables dans le niveau des fleuves et rivières (lutte contre les inondations, irrigation, etc.). À ce titre, ils sont essentiels pour le refroidissement des centrales nucléaires, implantées pour la plupart en aval de ces barrages.

Dans les arguments qui devraient faire réfléchir les économistes qui n’auraient qu’une vision comptable des choses : premièrement la gestion de ces barrages produit un excédent brut de 2,5 milliards d’euros par an (dont la moitié revient aux collectivités locales), deuxièmement leur masse salariale est faible (21 000 personnes) et enfin leurs installations sont amorties depuis belle lurette. Du démantèlement de ce secteur qu’est ce que l’État va pouvoir gagner ? Pour le moins une recette limitée : selon la Cour des comptes de l’ordre de 520 millions d’euros de redevances par an. Résumons pour les « mal-comprenants » : on s’apprête à privatiser ces barrages pour recevoir 5 fois moins que ce qu’ils nous rapportent aujourd’hui !

Face à cette faible recette, mesurons les risques d’une telle privatisation. Médiapart nous propose quelques scénarios : « On imagine fort bien à quels types de chantage les nouveaux propriétaires de barrages pourraient se livrer pour augmenter leurs gains au détriment des communs et de la sécurité : rétention jusqu’au seuil de la pénurie pendant les pics de consommation pour faire monter les prix (rien ne l’empêche juridiquement), fin des lâchers d’eau gratuits en fonction des besoins des vallées (loisirs, agriculture), entre autres exemples signalés par Pierre Gilbert. Un opérateur privé va-t-il anticiper les sécheresses en réfléchissant à des plans de stockage sur le long terme ? » Pour sa part Jean-Louis Chauz, président du Conseil économique, social et environnemental d’Occitanie, exprime ainsi la crainte qui gagne les collectivités : « En 2035, le déficit de stockage d’eau pour la nouvelle démographie de la région et les besoins de l’agriculture, des écosystèmes, de la préservation de la biodiversité, sera de 1 milliard de m3. EDF et Engie ont provisionné les budgets nécessaires pour engager les travaux pour le stockage d’eau. À l’heure où l’Occitanie est confrontée à un problème majeur de ressources en eau dans les années à venir, à même de compromettre son développement, voire sa sécurité sanitaire, il est incompréhensible et dangereux de chercher à complexifier une organisation de la gestion de l’eau... »

Mais, me direz-vous qu’est ce que la France pourrait faire devant les injonctions de l’Europe ? Alexandre Grillat chargé des « Affaires publiques et relations institutionnelles » de la CFE-Energies (CFE-CGC) explique par exemple que La France « aurait pu classer son hydroélectricité comme service d’intérêt général échappant à la concurrence, mais n’en a rien fait ». Les autres pays européens, moins « bon élève » refusent et semblent s’engager dans une démarche inverse. EDF affirme « aucun d’entre eux n’a ouvert ses ouvrages hydrauliques à la concurrence ». Mais de tout cela, le Président des riches n’a que faire et lance la grande braderie. Début janvier, il a transmis à l’Europe une suite de 150 ouvrages — sur les 400 du parc français — pouvant être bradés d’ici à 2022. Parmi eux les barrages alpins de Lac Mort, Drac amont, Beaufortain et Super Bissorte pourraient être les premiers proposés à un rachat dès 2018. Au total, 4,3 GW d’hydraulique — l’équivalent de trois réacteurs EPR — seraient mis aux enchères. Libération nous laisse entrevoir une liste des acquéreurs potentiels : « Toute l’Europe de l’énergie est sur les rangs pour s’arroger de gros ouvrages comme ceux de Bissorte (Savoie) ou de la Dordogne : les Allemands ÉON et Vattenfall, l’espagnol Iberdrola, l’italien ENEL, le norvégien Statkraft, le Suisse Alpiq. Le Canadien Hydro-Québec et des Chinois sont aussi en embuscade. Mais, selon nos informations, ce sont surtout les Français TOTAL et ENGIE (l’ex-GDF Suez) qui espèrent rafler la mise, avec la bénédiction du gouvernement craignant d’être accusés de “brader” ses barrages à l’étranger. »

Voue en savez maintenant autant que moi. Si vous souhaitez aller plus loin, de nombreux articles de presse traitent de cette question. Cela dit, si vous voulez mettre fin à ces pratiques, rien ne vous oblige à vous opposer à la politique de ce président. Enfin vous pouvez aussi combattre la logique ultra-libérale de cette Europe lors du scrutin du 26 mai 2019 qui nous permettra d’élire les députés européens qui représenteront la France au Parlement européen.

Les Liens :

  • La vidéo d’une déclaration d’Alexandre Grillat chargé des « Affaires publiques et relations institutionnelles » de la CFE-Energies.
  • Rapport d’information no 1 404 de la commission des Affaires économiques de l’Assemblée nationale : « L’hydroélectricité : une place à part dans le mix énergétique français » de Battistel Marie-Noëlle et Straumann Éric (octobre 2013).