La compagnie Alstom (Alsthom en 1932, Alsthom-Atlantique en 1976, Gec-Alsthom en 1989 et Alstom depuis 1998) est actuellement spécialisée dans les secteurs des transports, principalement ferroviaires (trains, tramways et métros). Depuis 2015, la branche énergie (les 2/3 de son activité) est vendue à General Electric. La partie restante doit prochainement fusionner avec Siemens-Mobility (accord de rapprochement signé le 23 mars 2018) pour créer une nouvelle entreprise qui prendra le nom de Siemens-Alstom. Comme on peut le constater, l’histoire de ce démantèlement n’est pas terminée. Tout ceci se faisant bien entendu sur le dos des travailleurs et profite, comme vous vous en doutez, aux plus riches. Dans le cas qui nous intéresse (la vente à GE), dès janvier 2016, GE a supprimé 6 500 emplois en Europe, dont 765 en France. A contrario, cette vente a permis à 21 dirigeants d’Alstom d’encaisser un bonus additionnel de 30 millions d’euros, dont 4 millions pour le PDG Patrick Kron. Pour ce qui est des actionnaires, ils percevront de l’ordre de 3,5 milliards d’euros de dividendes !

Regardons la chronologie de cette ténébreuse histoire.

Acte 1 : L’entreprise Bouygues est un gros actionnaire d’Alstom (30 %) et semble souhaiter depuis quelques années se retirer. Son banquier d’affaires se nomme Rothschild. Cela vous dit peut-être quelque chose ? En tout cas, fin 2012, Emmanuel Macron, qui est alors secrétaire général adjoint de l’Élysée, commande au bureau « AT Kearney » — sans en avertir le ministre Arnaud Montebourg — une étude restée dans un premier temps secrète (elle ne verra le jour que bien après) sur des hypothèses envisageables suite à un désengagement de Bouygues dans le capital d’Alstom. La vente de la branche énergie d’Alstom à GE y est évoquée. Vous avez dit bizarre ?

Acte 2 : Parallèlement, la justice américaine avait, dès 2010, ouvert une enquête sur une possibilité de corruption dans un contrat de construction d’une centrale à charbon en Indonésie. Des pots-de-vin auraient été versés par l’intermédiaire de la filiale américaine d’Alstom. Plusieurs responsables sont arrêtés, en particulier Frédéric Pierucci, un des dirigeants du groupe, en déplacement aux USA. La direction d’Alstom n’ignorait rien de cette enquête du département américain, elle avait même édité une note interne (en mars 2013) interdisant à ses cadres de se rendre sur le territoire américain. Cela n’a certainement pas alerté le sieur Pierucci qui se fait arrêter dès sa descente d’avion le 15 avril 2013. En fait, Alstom est condamnée à une amende de 772 millions de dollars, mais l’entreprise obtient, comme par miracle, plusieurs reports du paiement.

Acte 3 : Dans le plus grand secret, une négociation, qui durera 2 mois, s’engage. Elle débute le 8 février 2013 par une première rencontre, à Paris, entre Patrick Kron et le PDG de General Electric. L’accord final se conclut le 23 avril lors d’un ultime entretien des 2 dirigeants aux États-Unis. Au final, l’offre « qu’on ne peut pas refuser » formalise la vente de la branche énergie pour 12,3 milliards d’euros. En contrepartie les poursuites de la justice américaine cessent (Alstom plaide coupable) et GE s’engage à payer l’amende de 772 millions (ce qu’à la fin elle ne fera pas). Pour autant, l’information fuite et pendant le retour de Kron en France dans son jet privé, l’agence Bloomberg annonce l’accord.

Acte 4 : Tout est maintenant sur la place publique. Arnaud Montebourg, alors ministre de l’Économie, au redressement productif et au numérique, pique une grosse colère et s’agite dans tous les sens. Il accuse Patrick Kron d’être un menteur et d’avoir négocié avec GE sans consultation préalable du gouvernement. Tout cela est complété par quelques tumultes qui cessent rapidement, le Président de la République ne le soutenant manifestement pas. De toute façon il démissionne en août 2014. Médiapart commente : « Et surprise, c’est Emmanuel Macron qui lui succède au ministère de l’Économie. “Au moment de la passation de pouvoirs, je ne lui avais demandé qu’une seule chose : qu’il respecte les accords passés avec GE. Il s’est empressé de tout défaire”, raconte aujourd’hui l’ancien ministre. » Le Monde revient sur cette période : « Des élus de droite et de gauche, mais aussi Arnaud Montebourg, ministre de l’économie au moment du rachat, et même Emmanuel Macron, son successeur, ont accusé M. Kron — sur la base de soupçons plus que de preuves — d’avoir vendu Alstom à GE pour s’éviter des poursuites de la justice américaine dans une affaire de corruption. L’un de ses ex-cadres dirigeants, Frédéric Pierucci, purge encore une peine de prison aux États-Unis et le groupe a finalement transigé et payé fin 2014 une amende de 772 millions au Trésor américain. Une accusation que M. Kron qualifie d’incroyable rumeur. “Je n’ai jamais subi quelque pression que ce soit, je n’ai jamais été exposé à aucun chantage de quelque juridiction que ce soit, ni des Américains ni d’aucune autre juridiction, a-t-il déclaré sous serment. Ces insinuations sont infondées, elles sont insultantes à mon égard comme d’ailleurs à l’égard de l’ensemble des administrateurs qui ont soutenu à l’unanimité ce projet.” »

C’est de cette histoire pour le moins rocambolesque que Dominique Manotti (Marie-Noëlle Thibault pour l’État civil) s’est inspirée pour écrire son livre « Racket ». Certes les noms sont changés : Alstom devient « Orstam », GE (Général Electric) devient PE, etc. Mais le fond du scandale est bien là, même si nous sommes dans une fiction. Dans son ouvrage, c’est la commandante Noria Ghozali qui dirige les « Renseignements parisiens » au sein du service « Sécurité des entreprises » qui mène l’enquête et fait remonter l’affaire, qui, comme dans la réalité, sera étouffée par les politiques en place. Le journal Le Monde nous présente ainsi l’auteure : « agrégée d’histoire, spécialiste de l’histoire économique du XIXe siècle, cette ancienne militante de la CFDT ne s’est mise au roman policier qu’en 1995, après avoir douloureusement constaté l’échec d’un certain nombre de ses engagements. »

Bonne lecture...

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