En 1950, en France comme dans le reste du monde, nous sommes en pleine guerre froide. Deux blocs s’affrontent, celui de l’Ouest autour des États-Unis et celui de l’Est centré sur l’Union soviétique. Le parlement vient d’autoriser le réarmement du pays en raison des tensions internationales (guerre de Corée, guerre d’Indochine). Politiquement, les législatives de 1946 avaient amené l’élection de 182 députés communistes à l’Assemblée. Rappelons qu’ils ne seront plus que 103 lors des suivantes en 1951. Elles permettront aussi l’avènement de 121 parlementaires gaullistes ! Si j’en crois mes lectures, le gouvernement semble, depuis l’armistice de 1945, s’inquiéter de la présence sur le territoire de nombreux membres du PCE. Il les soupçonne d’être particulièrement armés et prêts à en découdre. Dans son ouvrage « L’Europa de Franco », l’auteur (Jordi Guixé i Coromines) bat en brèche ces explications fournies a posteriori à l’opinion publique. Il s’agissait simplement de démanteler des réseaux de guérilléros (la fameuse 5e colonne) en place pour permettre l’invasion de la France par l’Armée Rouge ! Au contraire, dit-il, « Boléro-Paprika » n’est pas une opération policière anodine : « [elle] représentait la concrétisation politique de la Guerre Froide sur l’exil ; [elle] représentait l’acceptation de Franco comme chef d’État par l’environnement occidental ; [elle] représentait la collaboration sinueuse entre les polices espagnole et française et les persécutions des républicains espagnols en France par le Servicio Exterior des services secrets espagnols... »

Le 9 septembre 1950, on va donc arrêter : 177 Espagnols, 59 Polonais, 14 Soviétiques, 13 Italiens, 6 Hongrois, 5 Tchécoslovaques, 4 Grecs, 4 Roumains, 4 apatrides, 2 Bulgares. Pour ce qui est des Espagnols, 11 militants le seront à Paris tandis que les 166 autres le sont dans le Sud-Ouest, pour l’essentiel dans les régions de Toulouse et de Perpignan. À Toulouse même, haut lieu de l’exil républicain, l’hôpital « Varsovie » perd la totalité de son corps médical. Rappelons qu’à la Libération, les FFI avaient réquisitionné, rue de Varsovie, un immeuble qu’ils avaient mis à la disposition des guérilléros espagnols pour leurs blessés ou leurs malades. Pour faire bonne mesure, le ministre de l’Intérieur (Henri Queuille originaire de Corrèze) va prendre les décisions nécessaires pour interdire de nombreuses organisations (le PCE, le PSUC, le Parti communiste d’Euzkadi, les Amis du Mundo obrero, l’Amicale des anciens FFI et résistants espagnols, l’Union des femmes antifascistes espagnoles, l’UGT procommuniste, les JSU, Solidaridad española) et diverses publications (comme Mundo obrero et Nuestra bandera pour ne citer que les plus importants). Sur ces 177 individus, 142 sont assignés à résidence en Algérie et en Corse, un seul bénéficia finalement d’une annulation de son expulsion et 33 sont directement envoyés en RDA.

Dans un premier temps, la presse s’intéressera à l’événement. Les journaux de gauche s’indignent. L’Humanité titre : « Au mépris du droit d’asile, près de 300 arrestations d’antifranquistes Espagnols et de démocrates immigrés » Le « Patriote » dénonce le « Coup de force du Gouvernement contre les républicains espagnols sous la pression de Franco ». Quant à La Dépêche du Midi, elle explique que : « A Paris comme en province, la police a opéré une rafle monstre contre les communistes étrangers résidant en France ». À droite, Le Figaro, s’engage clairement : « À Paris, dans le Nord, le Sud—Ouest et le Sud-Est, vaste opération de police contre les cinquièmes colonnes établies en France par les PC étrangers ».

Pour autant, des protestations s’élèvent. C’est le cas de la Ligue des droits de l’homme (LDH) qui dans une première lettre souligne le combat de ces guérilleros durant la Seconde Guerre mondiale. Dans une autre du 15 décembre 1950, elle s’inquiète du sort qui leur est réservé. Son président « s’élève une fois de plus contre l’application abusive de l’ordonnance du 2 novembre 1945 sur le séjour des étrangers » et en appelle aux « républicains (qui) n’accepteront pas que soient ainsi traités plus cruellement que des ennemis des hommes qui se sont exposés pour que la France soit libre ». À tout cela, le ministre de l’Intérieur, l’ineffable Henri Queuille, fait une réponse révélatrice de l’état d’esprit des politiques au pouvoir : « Je n’insisterai pas davantage sur les dangers que comporte actuellement la guerre ouverte menée, à l’intérieur et de l’extérieur, contre les institutions du monde libre, et contre celles de la France en particulier. Les intéressés sont de mauvaise foi, argumente-t-il, lorsqu’ils prétendent ignorer les motifs de leur inculpation, tous appartenaient au Parti communiste espagnol ou à ses organisations annexes et y militaient activement. Tous obéissaient aveuglément à des consignes venues de l’extérieur. [Par suite] le Gouvernement a dû se résoudre, devant la gravité et l’imminence du péril à les écarter provisoirement du territoire métropolitain et à les assigner à résidence en des lieux où ils puissent plus facilement être surveillés et leur action neutralisée ». À noter que les perquisitions réalisées aux domiciles des militants n’ont apporté aucun élément susceptible d’étayer l’inculpation d’atteinte à la sûreté de l’État. Le ministre se garde d’ailleurs d’insister sur ce point. Pour l’heure, l’unique charge retenue vise leur appartenance à un parti communiste étranger.

Quel gouvernement a mis en œuvre cette scandaleuse opération ? Il était présidé par René Pléven (UDSR : Union Démocratique et Socialiste de la Résistance). Il comprenait 22 ministres et 11 secrétaires d’État : 9 socialistes (dont Guy Mollet, Jules Moch, Gaston Deferre, Max Lejeune), 9 MRP (dont Robert Schuman et Pierre Pfimlin), 8 radicaux (dont Henri Queuille, Edgar Faure et Maurice Bourgès-Maunoury), 4 du Parti Républicain de la Liberté (dont Antoine Pinay) et 3 UDSR (outre René Pléven, Eugène Claudius-Petit et François Mitterrand).

Parfois les bavures du passé font écho dans notre actualité...

Les Liens :

  • La vidéo (52 minutes) de Joe Jenin sur l’opération « Boléro-Paprika » (produite par France Télévision en 2005 ?).
  • Un article de Phryné Pigenet (1999) de la Revue d’Histoire Moderne & Contemporaine : La protection des étrangers à l’épreuve de la « guerre froide » : l’opération « Boléro-Paprika ».
  • Le site de « La ménagerie » où s’est produit et réalisé le court-métrage d’animation « Boléro Paprika ».