Le tableau est dressé : plus de téléphone et plus d’accès à internet, plus d’électricité et un réseau mobile moribond. Me voici donc dehors (avec l’espoir d’améliorer les choses),- il ne pleut presque plus -, en train d’appeler le service Orange (3900) pour déclarer l’incident. Un robot décroche, souhaite savoir si je veux connaître le tarif de notre communication et dans ce cas je dois prononcer le mot « tarif » pour qu’il m’en donne le détail. Devant mon silence, la machine passe à l’étape suivante. Est-ce que ma demande concerne mon mobile : « Oui ou non ? ». Je réponds que NON. Il me demande alors de composer les 10 chiffres du numéro pour lequel j’appelle. Je m’exécute. Il me dit qu’il a compris que j’appelais pour le 05 65 xx xx xx : « oui ou non ». Je réponds que OUI. Il ne comprend pas ma réponse et souhaite de nouveau me voir frapper les 10 chiffres du numéro pour lequel j’appelle, etc. Là, je raccroche une première fois. Je recommence l’exercice. Au quatrième appel, j’arrive à franchir cette étape (la connexion GSM s’était-elle améliorée  ?) et le robot me demande d’expliquer les raisons de mon appel. J’explique. La machine semble avoir compris et me passe UN être HUMAIN ! Miracle de la technologie... Une charmante personne me répond. Je reprends tout, dans le détail, mais le dialogue est difficile, je suis un peu tendu, mais ne laisse rien voir de mon courroux ! (« Et mon courroux, coucou » comme disait Desproges). La dame m’explique alors, comme la liaison n’est pas très bonne, que le plus simple serait de me connecter à un site internet, pour déclarer la chute du câble... J’explose ! La communication est coupée (c’est elle qui raccroche ?).

Le lendemain matin, l’antenne GSM de proximité est de nouveau en état. Je recommence le pensum, tout se passe parfaitement et une opératrice d’Orange me fixe un rendez-vous pour le jour suivant. Le chemin est dégagé dans la journée, la tronçonneuse de mon beau-frère faisant merveille. Le jour dit, le technicien arrive avec son utilitaire-nacelle. Il est seul... Dois-je vous préciser que c’est un sous-traitant ? En quelques instants les réparations sont faites.

C’est de ce stupide incident, dont il faudrait mieux se moquer, que je veux vous parler. Il faut admettre que plusieurs humoristes de talent ont fait leur fonds de commerce de ce type de situation. Il y a encore quelques années de cela, je riais, comme mes concitoyens, de cet avenir pourri ! Je pensais que le ridicule rendrait cette pseudo modernité rapidement obsolète ! C’était toutefois oublier l’inébranlable logique néolibérale qui place les profits avant toute chose, jette les humains dans la précarité, sous-traite à tout va et vous met sous la dépendance de robots mal-comprenant. Tout commence par le démantèlement du service public. Je voudrais rappeler aux plus jeunes de mes lecteurs (il y a si longtemps) qu’il y avait un « service public du téléphone ». Il se nommait « PTT » (poste, télégraphe, téléphone). Puis en raison de la séparation des missions, il est devenu « France Télécom ». Enfin, en 1997, dans le cadre d’une politique portée par cette Europe, il a été privatisé. Aujourd’hui, c’est « Orange », à la suite du rachat de cet opérateur anglais en 2000.

Là encore, on nous avait expliqué que la concurrence « libre et parfaite » était une bonne chose. Qu’avec plusieurs opérateurs, les prix allaient baisser ! Sauf que très rapidement on s’est aperçu que nos 3 entreprises de l’époque (ORANGE, BOUYGUES et SFR) se mettaient d’accord sur le dos du consommateur. Au final, le 30 novembre 2005, ils sont condamnés à une amende de 534 millions d’euros pour échange d’informations entre 1997 et 2003 et entente sur la répartition des parts de marché entre 2000 et 2002. Puisqu’on vous dit que la concurrence va faire votre bonheur !

Regardons maintenant les conséquences de cette « ouverture du marché » sur le plan de l’emploi. Si l’on en croit les dernières données officielles, le groupe compte environ 170 000 employés à travers le monde, dont 105 000 en France. En 1996, selon un rapport du Sénat, son effectif français était pratiquement identique (165 200), mais il était alors essentiellement situé sur le territoire national. Rapidement, les syndicats se sont inquiétés de la baisse des effectifs français, tout en notant que l’avenir risquait d’être sombre en raison de l’âge avancé des salariés. L’on pense que d’ici 2020, du fait du non-remplacement des départs à la retraite, l’effectif français du groupe devrait diminuer de 30 %. Ainsi en 2020 et pour la France, on devrait passer (sauf surprise) en dessous des 80 000 emplois.

Je ne m’attarderai pas sur les modes de gestion du personnel par ces patrons voyous. Pas moins de soixante agents se sont suicidés en trois ans (2007, 2008 et 2009), dont trente-cinq pour les seules années 2008 et 2009. L’article du Monde, daté du 12 décembre 2014 : « France Télécom, la mécanique de la chaise vide », malheureusement réservé aux abonnés, est à ce titre édifiant.

Ainsi, comme beaucoup d’entre vous, j’ai été en quelque sorte « victime » (pour cet incident anecdotique, le mot est bien fort) collatérale de la privatisation de nos services publics. Ce n’est bien entendu rien à côté de ce qui pourrait advenir à l’employé de ce sous-traitant, bien seul sur sa nacelle, surtout en pleine nature. Cela n’est pas grand-chose au côté des conditions de travail et de salaire de ces femmes qui m’ont répondu, depuis ce centre d’appel (certainement encore un sous-traitant) dont j’ignore le pays d’hébergement (Maroc ? Plus loin ?), etc.

Ce démantèlement systématique des services publics ne peut que s’intensifier. Ils en ont terminé avec le ferroviaire (dans une quasi-indifférence). Au fait, avez-vous noté que la SNCF vient de vendre la gare du Nord à Auchan ? Sympa quand même ce monde de la concurrence libre et parfaite.

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