Gurshad Shaheman est né en Iran en 1978, Armelle Héliot (dans son article du Figaro) précise : « Enfant, il a été entouré par des femmes. Un gynécée heureux qu’il n’a pas quitté. Sa mère, sa tante étaient à Avignon, au premier soir de la représentation de “Il pourra toujours dire que c’est pour l’amour du prophète”. Mais les premiers souvenirs marquants de Gurshad Shaheman sont les expéditions avec son père, au cœur de la guerre Iran-Irak. Ingénieur du génie civil, son père était chargé de reconstruire, au profond de la nuit, les routes détruites par les forces adverses... Il emmenait l’enfant de quatre ans avec lui. Il lui avait confié un carnet et des crayons de couleur, à charge pour le petit garçon de dessiner ce qu’il voyait au long du chemin et sur les sites dangereux. Une expérience forte. À douze ans, Gurshad et sa famille ont quitté l’Iran. Il sait ce qu’est l’exil. » Il se forme au théâtre à l’ERAC et à la littérature à la faculté. Il joue, écrit, traduit du persan (en particulier les poèmes de l’Iranien Reza Baraheni) il est aussi assistant, puis metteur en scène. Après la sortie de « Pourama Pourama », une trilogie (Touch me, Taste me et Trade me), dont son histoire est au cœur, il part donc sur la trace d’autres exilés. À noter qu’il est artiste associé au Centre dramatique national de Normandie-Rouen et accompagné par « Le Phénix » Scène nationale de Valenciennes dans le cadre du Campus du pôle européen de création.

Pour construire son spectacle, Gurshad Shaheman est allé à la rencontre d’hommes et de femmes qui ont dû fuir leur pays, chassés par la guerre, la misère économique ou l’impossibilité de vivre leurs différences. C’est d’une des phrases d’un témoignage qu’est tiré le titre de la pièce « Il pourra toujours dire que c’est pour l’amour du prophète ». Si le spectacle n’est pas une charge contre la religion, pour autant, l’intégrisme, la haine de l’autre quand il est différent, sont bien au centre du spectacle. Précisons qu’il ne s’agit pas d’un théâtre documentaire où la parole de l’interviewé est reproduite telle quelle. À partir du matériau collecté lors de ces entretiens, il y a bien eu un travail de réécriture. Pour ce faire, Gurshad Shaheman s’est rendu à Calais, à Athènes, à Beyrouth ou il a recueilli des propos empreints d’une grande sincérité, en particulier dans la communauté LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres). Brigitte Salino, dans sa critique parue dans Le Monde, précise : « Il dévoile ainsi un aspect rarement pris en compte dans les médias : la vie amoureuse et sexuelle de celles et ceux qui ont fui. Ce qu’elle était dans leur pays, ce qu’elle est devenue sur le chemin de l’errance. Bien sûr, il y a la guerre et les bombes, les explosions et les morts, la mer et ses furies. Mais il y a aussi des corps, qui ne sont pas réductibles aux images souvent asexuées du déracinement. » Lawrence Alatrash l’un des acteurs explique « En arabe, il n’y a pas de mots comme “gay” ou “homo” ou “lesbienne”. Il n’y a que des injures. Quand tu dis “tapette” ou “pédale”, il y a “tante” ou “mentak”, celui qui donne son cul. Donc, il n’y a que des sales mots. Ils ne savent même pas comment l’accepter. »

Au final, nous avons sur scène dix-huit acteurs qui racontent, chantent et dansent. Si quatorze sont des comédiens de l’ERAC, quatre sont des témoins (Lawrence Alatrash, Daas Alkhatib, Mohamad Almarashli, Elliott Glitterz) qui ont pu avoir des papiers pour venir jusqu’à Avignon. Le plateau est nu, peu de lumière et peu de gestes et donc le texte prend toute son importance. Entrelacées à la bande-son de Lucien Gaudion, chacune des voix des intervenants se croise avec celle de l’autre et souvent deux résonnent en même temps. « Cela pourrait gêner le spectateur, mais c’est si bien fait, que cela devient au contraire une liberté : chacun choisit ce qu’il veut entendre de ces vies éparses sur le chemin de l’exil, dans le sombre labyrinthe du monde d’aujourd’hui. »

Ce spectacle est magnifique : manifestement un grand moment dans ce festival.

Distribution :

  • Avec : Marc-Henry Brissy Ghadout, Flora Chéreau, Sophie Claret, Samuel Diot, Léa Douziech, Juliette Evenard, Ana Maria Haddad Zavadinack, Thibault Kuttler, Tamara Lipszyc, Nans Merieux, Ève Pereur, Robin Redjadj, Lucas Sanchez, Antonin Totot.
  • Lawrence Alatrash, Daas Alkhatib, Mohamad Almarashli, Elliott Glitterz.
  • Texte et conception : Gurshad Shaheman.
  • Dramaturgie : Youness Anzane.
  • Son : Lucien Gaudion.
  • Scénographie : Mathieu Lorry Dupuy.
  • Lumière : Aline Jobert
  • Assistanat à la mise en scène : Thomas Rousselot.
  • Collecte de paroles : Amer Ghaddar.
  • Production : Festival Les Rencontres à l’échelle, Les Bancs Publics (Marseille).
  • Coproduction : Centre dramatique national de Normandie-Rouen, Pôle Arts de la Scène, Friche la Belle de Mai, Festival d’Avignon, Le Phénix Scène nationale de Valenciennes pôle européen de création, CCAM Scène nationale de Vandœuvre-lès-Nancy, Festival Passages et Théâtre de Liège dans le cadre du réseau Bérénice soutenu par le programme Interreg V Grande Région, École régionale d’acteurs de Cannes-Marseille.


Les liens :

  • Site officiel de l’ERAC.
  • Un extrait en vidéo du spectacle.