Dans un premier temps, je me demandais s’il n’y avait pas, écartant provisoirement la question paysanne(1) (même si, au final, ils en font les frais), une espèce de collusion inconsciente (mais objective) entre le consommateur, l’industrie agroalimentaire et la grande distribution. Ces trois derniers mettant en place une logique, basée sur :

  • L’obtention du « prix le plus bas », conséquence d’un pouvoir d’achat qui ne cesse de baisser pour les uns, ou d’une recherche du profit le plus fort pour les autres.
  • Une importante facilité d’utilisation (moins de temps passé à la cuisine).
  • Le poids de la restauration hors foyer (collective pour l’essentiel) représentant en moyenne 100 repas/an et par habitant, qui renforce cette recherche du moindre coût.
  • Etc.


Aurélie Trouvé, dans son livre « Le business est dans le pré » explique : « La plupart des Français font leurs courses chez Lidl, Carrefour ou Leclerc. Ils consomment des tomates en hiver et des bananes d’Équateur, ne regardant que leur prix et sans chercher à savoir d’où ils proviennent. Ils ne cuisinent pas et achètent le plus souvent du “prêt-à-manger”. Mais, peut-on blâmer les consommateurs d’agir ainsi ? »

Il me semble important, pour étayer mon propos, de mesurer la place de l’alimentation dans les dépenses des ménages. L’INSEE nous explique que pour l’année 2011, le poste alimentation est en troisième position (13,6 %), le logement étant de loin le premier (25,3 % et même 31,2 % si on intègre son entretien) suivi en second des transports (14,5 %). Mais cette structuration est bien différente si l’on croise ces données avec les revenus des consommateurs. Ainsi, pour le 1/5e de la population la plus pauvre, la part de l’alimentation monte à 18,6 %, toujours derrière le logement. Le poids de ce dernier pèse encore plus lourdement quand on est dans la tranche des 10 % les plus démunis, et passe alors à 42 %(2). L’INSEE nous donne aussi des éléments de réflexion complémentaires. D’une part, il nous rappelle que les dépenses d’alimentation sont bien inférieures à ce qu’elles étaient autrefois, puisqu’elles représentaient 38 % du budget des Français en 1960 (division par trois !). D’autre part, il précise qu’en fait : « le poids de l’alimentation est d’autant plus élevé que le niveau de vie des ménages est faible. » Pour faire simple, c’est bien évidemment parmi les plus humbles, que l’on va trouver les personnes qui vont participer à cette logique de recherche du prix le plus bas, qui ne va pas manquer de rencontrer les intérêts, bien pensés, de l’agro-industrie et de la grande distribution.

Les industries agroalimentaires avec un chiffre d’affaires de 171 milliards d’euros et 400 000 salariés restent le premier secteur manufacturier français, loin devant les autres. Jean-Philippe Girard, président de l’Association nationale des industries alimentaires (Ania) nous le confirme « L’industrie alimentaire reste le secteur le plus important de l’économie, en termes de poids économique, d’exportations, et c’est le premier employeur de France. C’est une force. Mais il y a des menaces, la guerre des prix qui place les industriels en mode de survie, la difficulté à dégager des moyens pour innover et exporter. » Même si au total on compte de l’ordre de 15 000 entreprises (98 % de PME) cette industrie se concentre fortement. Les PME disparaissent petit à petit, ferment ou se font racheter. Par exemple, BIGARD a mis la main sur la moitié de la transformation de la viande en France. Ce secteur comprend aussi de grosses unités traitant des produits de grande consommation tels que Nestlé, Danone, Lactalis, Savencia Fromage & Dairy, Pernod-Ricard, Unilever, le groupe Bel, Mondelēz International ou encore United Biscuits. Si l’on en croit les spécialistes, « la guerre des prix avec la grande distribution, la volatilité du cours des matières premières et l’accumulation des contraintes réglementaires ont érodé la marge brute des acteurs, qui ont enregistré une baisse de 2 points de leur rentabilité. »

Les distributeurs, dans ce système néolibéral de concurrence effrénée, mettent tout en œuvre pour maximiser leurs marges et pour peser lourdement dans une balance déjà très nettement déséquilibrée. Il ne reste plus que quatre groupements face à nos 15 000 entreprises agroalimentaires. Ainsi à ce jour, la super-centrale d’achats « Carrefour/Système U/Cora » devient leader avec 34,2 % de parts de marché, Auchan et Casino sont seconds (21,8 %) Leclerc troisième (21 %) et enfin les Mousquetaires ne représentent plus que 14,7 %. Une position qui ne devrait pas le satisfaire très longtemps… Il est clair que cette situation quasi monopolistique va de pair avec des profits à la hauteur. Auchan, pour sa part, encaisse en 2016 un bénéfice net de 590 millions d’euros. Pour ce qui est de Carrefour, autre enseigne emblématique, ces quelques chiffes nous donnent une idée des pratiques de l’entreprise. Alors qu’elle verse, en 2016, 516 millions d’euros de dividendes à ses actionnaires (plus que les années précédentes), elle met en place un plan de licenciement des 2 400 « volontaires » et se propose de passer 2 100 emplois en franchise ou en location-gérance. Il ne faut pas oublier qu’elle touche en moyenne 400 millions d’euros par an d’aides publiques, soit 2 milliards d’euros depuis 2013, en CICE et exonérations de cotisations sociales.

Au vu de ce qui précède, il ne faut pas être grand clerc pour raconter la suite. Dans cette affaire, où « la main invisible du marché », la financiarisation de l’économie et les concentrations font des malheurs, il y a deux victimes désignées. À un bout de la chaîne, le consommateur qui, par facilité, par manque de moyens, va chercher le prix le plus bas avec son corollaire la « mal bouffe ». À l’autre extrémité, il y a le producteur, l’agriculteur qui va devoir vendre le fruit de son travail au moindre coût et parfois à perte(3). Les premiers dont le système rogne les revenus deviennent (à l’insu de leur plein gré) complices de la maltraitance de ces derniers.

Comment arriver à une « alimentation durable »(4) ? Ce gouvernement s’y est essayé, sans grand succès pour l’instant... Comment nous, consommateurs et agriculteurs, pourrions-nous sortir de cette logique ? Certes, ça et là, se développent des réseaux courts de distribution, des paysans font de la vente directe, etc. Mais tout cela ne me semble absolument pas à la hauteur du problème. Aurélie Trouvé nous propose une autre alternative : « Ce n’est donc pas uniquement aux consommateurs de réagir, ni même aux agriculteurs enfermés qu’ils sont dans des trajectoires dont il est difficile de sortir. C’est aussi à l’État, à la puissance publique, aux femmes et aux hommes politiques, de prendre leurs responsabilités et de répondre aux aspirations des citoyens. »

Je ne sais pas comment va se passer le débat sur ce sujet que notre association se propose de conduire, mais, me semble-t-il, cela ne va pas être simple ?

Les liens :
– Le site officiel des « États généraux de l’Agriculture ».
– Sur le site de l’Assemblée nationale : « Projet de loi pour l’équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et alimentaire et une alimentation saine et durable ».
– France Stratégie : Webconférence « Quels sont les impacts de notre alimentation sur l’environnement ? »

Notes :

1 – En tout état de cause, la France semble autosuffisante en termes de production agricole.
2 – À noter, entre parenthèses, comment la recherche du profit dans l’immobilier et la politique malthusienne de construction de logements (sociaux en particulier) impacte les dépenses des ménages et certainement l’alimentation.
3 – Si le secteur agricole représente encore 750 000 emplois, le salaire moyen d’un paysan reste inférieur à 350 €.
4 – « France Stratégie » définit ainsi cette notion : « Les régimes alimentaires durables contribuent à protéger et à respecter la biodiversité et les écosystèmes, sont culturellement acceptables, économiquement équitables et accessibles, abordables, nutritionnellement sûrs et sains, et permettent d’optimiser les ressources naturelles et humaines. »