Âgé maintenant de 74 ans, il a participé, tout le long de sa vie, à tous les coups et y compris (et surtout, penseront certains) les plus « foireux ». S’il commence vers 1967 dans le commerce de téléviseurs, 10 ans plus tard, il fait dans la reprise de sociétés en difficulté qu’il acquiert au franc symbolique et revend nettement plus cher quelques années après. C’est notamment le cas de « Terraillon », « Look », « La Vie claire », « Testut », « Wonder », « Donnay », etc. Combien d’emplois perdus, de vies ruinées et d’entreprises démembrées sur l’hôtel de la concurrence libre et parfaite  ! En tout cas, lui s’enrichit. Dans les années 1980, il se lance dans le sport et monte l’équipe cycliste « La Vie Claire », il achète l’« Olympique de Marseille » (OM) et l’équipementier « Adidas ». Dans les années 90, il décide de faire de la politique. Il sera conseiller général (1994-1998), député (1993-1996), député européen (1994-1997) et même par deux fois (mais chaque fois pour quelques semaines) ministre de la ville sous le gouvernement Bérégovoy (PS) en 1993. Enfin, il retourne dans le monde des affaires à la fin des années 2000, il est à la tête du « Groupe Bernard Tapie » et détient 89 % du « Groupe La Provence » qui édite les journaux La Provence et Corse-Matin.

Ce qui fait de ce monsieur un homme intéressant, représentatif de cette oligarchie au pouvoir, ce sont ses ennuis avec la justice. Il faut reconnaître qu’en la matière, il les collectionne et fait presque aussi bien que les époux Balkany ! Derrière cette image de « voyou », de « grande gueule », de « titi parisien », se cache la 400è fortune de France (pour l’année 2006), si j’en crois la revue « Challenges ».

En ce domaine, tout commence en 1993 avec l’affaire « OM-Valenciennes » où, au final, il sera condamné en première instance (1995) à deux ans de prison, dont un ferme. En appel (novembre de la même année), il écope de 2 ans, dont 8 mois fermes et 3 ans d’inéligibilité. Il est vrai que parallèlement à cette affaire, il retrouve son poste de député en mars 1993, conseiller général dans un canton de Marseille en 1994 avec 68 % des suffrages. Pire encore, il surprend son monde en conduisant une liste « Énergie Radicale » aux Européennes qui obtient 12,03 % des voix à seulement deux points de celle du PS ! À la suite de cette condamnation, il sera déchu de son mandat en 1996. Cela apporte un terme à ses ambitions politiques, même s’il soutient Nicolas Sarkozy en mars 2007.

Pour ce qui est de l’affaire dite du « Crédit Lyonnais », pour laquelle il vient d’être renvoyé devant la justice correctionnelle, elle démarre fin 1992. À cette époque, devenu ministre, il décidait de se séparer de l’entreprise ADIDAS (Mitterrand y voit un risque de conflit d’intérêts). Il confie cette mission à une filiale du Crédit Lyonnais. La vente se fait pour quelque 318 millions d’euros. Tout cela semble bien trop simple, dans ce monde de crabes. Si ADIDAS est acheté par un groupe d’investisseurs mené par l’affairiste Robert Louis-Dreyfus, la banque rentre dans le montage, car une de ses filiales acquiert directement 19 % des parts.

Premier rebondissement, en décembre 1994, notre « Nanard » est mis en liquidation judiciaire à titre personnel, en raison des multiples dettes de ses sociétés (auprès de sa banque, toujours le Crédit Lyonnais, mais aussi du fisc). Et à cette occasion, il découvre le pot aux roses : on l’aurait trompé. Non seulement la filiale qui était à la manœuvre dans l’opération ADIDAS a, en fait, tout financé depuis le début (elle avait prêté de l’argent aux acheteurs), mais elle a depuis revendu une seconde fois ADIDAS pour 535 millions d’euros, permettant au final un colossal profit.

Second rebondissement, le Crédit Lyonnais, établissement public, est à l’époque si j’en crois le Monde : « au cœur d’un vaste scandale de malversations et d’investissements douteux qui engendrent d’importantes pertes. Cette situation la conduit à la quasi-faillite. L’État n’a d’autre choix que de mettre en place un organisme public, le “Consortium de réalisation” (CDR), pour gérer le passif du Crédit lyonnais. » Du coup Tapie, très en colère ne peut se retourner contre la banque et dirige ses attaques contre ce Consortium. Au final ce n’est qu’en 2005, que la cour d’appel de Paris condamne ce CDR « à payer 135 millions d’euros de dommages et intérêts à Bernard Tapie, estimant que le Crédit lyonnais n’avait pas respecté ses obligations ». Nouveau rebondissement en 2006, ce jugement est cassé et devra donc être rejugé. « Nanard » propose alors la médiation d’un tribunal arbitral, procédure extrêmement rare pour une affaire de cette importance. Mais, comme par enchantement, la ministre de l’Économie, Christine Lagarde, donne en 2007 son accord pour ce montage. Stéphane Richard, alors directeur de cabinet (actuellement PDG d’Orange) semble avoir été très actif pour ce faire. En juillet 2008, le tribunal arbitral condamne le CDR (et donc le contribuable) à verser à Bernard Tapie 405 millions d’euros.

La ficelle est tellement grosse, que l’opinion s’en émeut. Bien que nous soyons toujours en « Sarkosie » (et que la ministre soit entre-temps devenue patronne du FMI), une enquête est ouverte par le procureur général. Mediapart révélera en juin 2011 les liens serrés existant entre l’homme d’affaires et Pierre Estoup, un des juges du tribunal arbitral qui semble avoir pesé d’un poids particulier dans cette affaire. En février 2015, la cour d’appel annule l’arbitrage et admet la possibilité d’un nouveau procès. Ce procès conclut en décembre 2015 que « les époux Tapie, leurs sociétés et leurs liquidateurs judiciaires sont condamnés à rembourser les 405 millions d’euros perçus lors de l’arbitrage de 2008 ».

Christine Lagarde, pour sa part, se fait « taper sur les doigts » par la « Cour de justice de la République » : la vilaine fille a été « négligente » ! Il ne faut pas être trop dur, car elle dirige maintenant le FMI ! Enfin, le 18 mai 2017, la Cour de cassation condamne définitivement notre « Nanard » à rembourser les 405 millions d’euros au contribuable.

Mais cela ne s’arrête manifestement pas là. Fin décembre 2017, deux juges d’instruction décident de renvoyer six personnes en correctionnelle :

  • Bernard Tapie ;
  • Maurice Lantourne, son avocat ;
  • Stéphane Richard, ex-directeur de cabinet de la ministre, actuellement PDG d’Orange ;
  • Pierre Estoup, magistrat, l’un des trois juges du tribunal arbitral ;
  • Jean-François Rocchi, directeur du Consortium (CDR) à l’époque ;
  • Bernard Scemama, ancien président de l’EFPR, un organisme un temps chargé de gérer les dettes du Crédit lyonnais.


Pour ma part, je trouve que cette histoire est exemplaire de l’oligarchie dans laquelle nous vivons. En fait :

  • Au départ, nous avons un « arriviste » qui fait fortune sur les « cadavres » d’entreprises en liquidation...
  • Devenu riche, il se lance dans le « sport » (Ah les belles valeurs du sport !) et la politique (la social-démocratie, puis le centre, puis la droite)...
  • Dans ce petit cercle du pouvoir, on se connaît, on change de camp, on fait des affaires, on se soutient, on se renvoie la balle, mais aussi parfois on se fait des « chausse-trappes »…
  • Aucune morale, la seule mesure étalon reste l’argent et le contribuable éponge les malversations des tricheurs...
  • De temps en temps, un sursaut, un peu de justice. Mais les riches font exceptionnellement de la prison...
  • Etc.

Ah, qu’il est beau cet univers des « premiers de cordée » !!!

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