Le 15 octobre dernier, las de son image pourtant justifiée, de président des riches, notre « jupitérien » Emmanuel Macron, essayait de réconcilier les classes sociales. Dans une intervention sur TF1, après avoir affirmé son amour pour le bon peuple : « J’aime et estime l’ensemble de mes concitoyens », il voulait nous convaincre que nous étions tous égaux. Lui, ne souhaite pas entendre parler de cette « jalousie qui consiste à dire ceux qui réussissent, on va les taxer, les massacrer, parce qu’on ne les aime pas ». À ceux qui lui font remarquer que la réforme de l’ISF va profiter aux grandes fortunes, il invente alors la métaphore de la cordée : « Si on commence à jeter des cailloux sur les premiers de cordée, c’est toute la cordée qui dégringole ». En alpinisme, le « premier de cordée » c’est le guide, celui qui est en tête, celui qui ouvre la route. Il est audacieux certes, mais on le respecte, on le vénère parce que notre vie dépend de lui. L’image s’arrête là, puisqu’en montagne, pour arriver au sommet, le « premier » n’abandonne pas le reste de la cordée. Comme l’explique Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT, « s’il y a que le premier de cordée qui monte et que les autres se cassent la figure, ce n’est pas bon » non plus. Et de conclure que c’est « ce décalage avec la vraie vie qui pose problème avec M. Macron ».

Il m’est venu à l’idée, honte à moi, de vous raconter les dernières aventures d’un de ces « premiers de cordée », qui n’a manifestement pas besoin de moi pour salir son image ! Je vais vous parler de Serge Dassault et de sa belle multinationale...


Né en 1925, le jeune Serge Dassault fait des études à Janson-de-Sailly, Saint-Louis, Polytechnique où il choisit tout naturellement le corps de l’armement, enchaîne avec SUPAERO et embauche finalement dans la boîte de papa (Marcel Dassault). Il le remplace en 1987 et quittera à son tour l’entreprise en 2014. En 2004, il devient président de la Socpresse, groupe publiant Le Figaro. Sur le plan politique, il rejoint rapidement le RPR (qui se transformera en UMP puis en Les Républicains) et conquiert la ville de Corbeil-Essonnes en 1995. Il cumule, puisqu’il sera en plus conseiller départemental et conseiller régional. Il est élu sénateur en 2004 et abandonnera son mandat en 2017. Avant de continuer, il me faut rappeler que, selon le Magazine Challenge, la fortune totale 2017 de Serge Dassault et sa famille (Groupe Marcel Dassault) s’élève à 21,6 milliards d’euros. Depuis 1996, le patrimoine de Serge Dassault a été multiplié par 20. Comme vous voyez, je ne vous parle pas de n’importe quel « premier de cordée » !

Pour autant, ses ennuis avec la justice commencent avec sa réélection comme maire en 2008. L’opposition soutient que des électeurs auraient reçu de l’argent en échange de leurs votes. Le 8 juin 2009, le Conseil d’État invalide le scrutin municipal de Corbeil-Essonnes. Ce n’est que le 10 avril 2014 que les juges le mettent en examen pour « achat de votes », « complicité de financement illicite de campagne électorale » et « financement de campagne électorale en dépassement du plafond autorisé ». Alors âgé de 89 ans il sort libre, heureusement pour lui, il n’avait pas volé de banane, de pomme ou d’orange. Mais cela ne s’arrête pas là, Serge notre « premier de cordée » de référence fraude aussi le fisc ! La « Haute Autorité sur la transparence de la vie publique » (HATVP), au vu des déclarations de patrimoine du patron-sénateur pour 2011 et 2014, transfère son dossier au parquet financier. Il semble « qu’il existe, au regard des différents éléments dont elle a connaissance, un doute sérieux quant à l’exhaustivité, l’exactitude et la sincérité de ses déclarations, en raison notamment de l’omission d’avoirs détenus à l’étranger. » Selon le journal le Monde, il « a oublié de déclarer dans son patrimoine l’existence de deux comptes bancaires domiciliés au Luxembourg. Des avoirs par ailleurs dissimulés pendant plusieurs années à l’administration fiscale française. L’un des deux comptes serait crédité de 12 millions d’euros, l’autre d’un peu moins. Le compte le plus garni aurait auparavant été domicilié en Suisse. » Le 2 février 2017, l’industriel (92 ans !) a été condamné à cinq ans d’inéligibilité et deux millions d’euros d’amende. Le journal Le Parisien nous raconte comment le parquet national financier (PNF) avait souhaité un peu plus dans un réquisitoire sévère : « Neuf millions d’euros d’amende avaient été réclamés contre le sénateur LR (Les Républicains) : un élu qui “a piétiné toutes les lois qu’il a votées sur le thème de la fiscalité” et “trahi son mandat”, avait martelé le parquet. »

La dernière affaire qui illustre bien le manque d’éthique de ces « premiers de cordée » est celle qui vient de sortir avec les « paradise papers ». « L’enquête Paradise Papers, menée par Le Monde et ses partenaires du Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), dont Radio France et “Cash Investigation”, lève ainsi le voile sur la complicité du groupe français Dassault dans un schéma de fraude à la TVA sur les jets privés mis en place par les cabinets Appleby et Ernst & Young à l’île de Man, ce petit territoire insulaire de la Couronne britannique coincé entre Écosse et Irlande. » Si vous achetez votre voiture, vous devrez acquitter de la TVA sur cette dépense soit 20 % de la valeur du véhicule. Si vous êtes un richissime homme d’affaires russe (Oleg Tinkoff), que vous avez fait fortune dans la finance et que vous voulez acheter votre avion personnel (par exemple un Falcon de chez Dassault), sans payer cette foutue TVA, voilà comment vous allez faire. Pour être précis il va en acheter successivement 3 : en 2013 un petit Falcon 2000LX (pour 28 millions de dollars) en 2014 un 900LX (38 millions) et en 2016 un 7X (48 millions de dollars).

L’astuce consiste à dissimuler ces acquisitions derrière une série de sociétés-écrans appartenant à votre holding (Beckett Group). La première (Stark Limited) est créée à l’île de Man uniquement pour la procédure d’immatriculation du jet dans l’Union européenne (UE). Elle ne s’acquitte de rien, puisqu’elle ne va pas utiliser directement l’appareil, mais le louer à l’heure pendant les cinq prochaines années. Le client c’est la société Moonfields Trading, propriété de notre oligarque et située aux îles Vierges. Le monde de conclure : « Le Russe s’est donc loué son propre avion à lui-même pour donner l’illusion que la coquille vide de l’île de Man produisait une activité commerciale, afin d’obtenir son laissez-passer dans l’espace aérien européen sans jamais payer la moindre TVA. » On estime que ce montage, répété pour ses trois Falcon, a permis à M. Tinkoff d’économiser près de 18,5 millions d’euros.

Toujours ça que les « derniers de cordée » n’auront pas pour financer leurs hôpitaux, leurs écoles, etc. Par contre, quelle belle référence, pour nous tous, que ce premier de cordée, qui LUI a réussi et que je me dois d’aimer !

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