Ce qui m’avait motivé, c’était l’idée de regarder ce virtuose du film drôle et décalé s’emparer d’un sujet aussi complexe et sérieux que Godard. Comment allait-il aborder ce monstre sacré qui, qu’on le veuille ou non, fait partie du patrimoine cinématographique national ? De passer des « OSS 117 » à Godard me paraissait un challenge passionnant. Comment allait s’y prendre celui qui était apparu comme le roi de la manipulation dans ses précédentes réalisations ? J’ai maintenant la réponse ! L’astuce est de parler seulement d’une petite période de la vie de Godard, et ce au travers du roman d’Anne Wiazemsky, son ex-femme. Ce livre « Un an après » raconte la rupture du couple au milieu de 1968. On comprend bien vite que cette vision partielle et étroite lui permettra de se préserver des critiques sur sa manière de traiter d’un sujet aussi important. Le film va donc commencer avec l’échec de « La Chinoise » (en 1967) où sa très jeune femme tient le rôle principal, et se termine avec le tournage de « Vent d’Est » (1970), au cours duquel Godard disparaît délibérément au profit du groupe autogéré « Dziga Vertov », formé avec le journaliste maoïste Jean-Pierre Gorin.

Entre ces deux étapes, c’est mai 1968, l’interruption du Festival de Cannes, les fâcheries avec son univers professionnel, sa rupture d’avec Bertolucci à Rome, etc. Comme le dit Le Monde : « Autant de moments au cours desquels Godard, grand bourgeois tourné révolutionnaire, brûle ses vaisseaux, rompt avec ses amis, se montre odieux avec son épouse, méprisant avec tout autre, et finit par se saborder lui-même. » Au lieu de traiter avec un minimum de sérieux l’ensemble des questions posées, qu’elles soient humaines, sociologiques ou politiques, Hazanavicius, comme le dit Le Monde : « s’attaque, se moque de, pastiche, caricature et réimagine Jean-Luc Godard, sujet et objet avec lequel d’habitude, en pays cinéphile, on ne rigole pas ». Un autre journaliste du Monde (Thomas Sotinel) continue : « De toute évidence, Michel Hazanavicius ne prend pas au sérieux le fond de l’affaire. De l’intervention de Godard (et Truffaut, et Malle, et Resnais) à Cannes, il ne retient que la déception (fictive) de Michel Cournot. .../... Des débats de ce mois-là, l’auteur d’OSS 117, Rio ne répond plus’ ne retient que les formules les plus creuses, les moments de ridicule. Des expériences de cinéma autogéré à la prise de pouvoir de la plèbe aux dépens des vrais artistes. »

Godard, quoiqu’on en pense, ne peut être réduit à un type qui régulièrement fait tomber ses lunettes et les retrouve écrasées dans les bousculades. La première fois, on sourit, la seconde on comprend la ficelle politicienne, la énième est de trop. Tout est traité sous l’angle de la rigolade la plus réactionnaire, comme en particulier la manière de montrer des événements de 1968 et d’en infantiliser les acteurs. La séquence sur le tournage de « Vent d’Est » par le groupe autogéré « Dziga Vertov » ridiculise la démarche de méchante façon. La réalité semble pourtant toute autre. Dans un texte publié dans le Monde du 27 décembre 2010 intitulé « Mon ami Godard », Daniel Cohn-Bendit commente ainsi cette période de l’histoire : « C’est à cette époque que j’ai compris que Godard est quelqu’un qui s’empare de tout ferment révolutionnaire pour surmonter sa propre histoire. Il faut bien comprendre ça, si l’on veut comprendre Godard : toute sa vie est une révolte permanente contre son origine, contre sa famille qui appartenait à la grande bourgeoise suisse, raciste et “fascistoïde”. C’est ça qui le fascinait dans la révolte de 68 et aussi dans le maoïsme — pour lui, il fallait que ce soit le plus radical possible. C’est ainsi que fonctionne sa pensée intellectuelle, mais aussi sa pensée cinématographique. La Nouvelle Vague était la critique radicale du cinéma de qualité français. Quel que soit l’engagement de Godard, il prend toujours la position la plus radicale. »

Permettez-moi une dernière citation d’un papier du Monde : « C’est une chose, enfin, de montrer les mauvais côtés d’un homme, c’en est une autre de minorer ce qui le grandit : le désir d’un monde plus juste, le courage du renoncement, la recherche constante de la réinvention. » Certes, dans toute œuvre on a bien entendu le droit de rire et de se moquer de tout. D’ailleurs dans une interview, Michel Hazanavicius explique : « J’ai eu la vision d’un film ludique, joyeux, léger et — à mon sens — pas superficiel. »

Je ne partage pas ce propos. Pour moi ce film n’est qu’une « comédie », au sens le plus limité du terme, désinvolte et presque toujours réactionnaire...

Fiche technique  :

  • Titre original : Le Redoutable.
  • Réalisateur : Michel Hazanavicius.
  • Scénario : Michel Hazanavicius, d’après l’autobiographie « Un an après » d’Anne Wiazemsky.
  • Costumes : Sabrina Riccardi.
  • Photographie : Guillaume Schiffman.
  • Montage : Anne-Sophie Bion.
  • Production : Florence Gastaud, Michel Hazanavicius et Riad Sattouf.
  • Producteur délégué : Daniel Delume.
  • Sociétés de production : Wild Bunch, Les Compagnons du Cinéma, avec la participation de France 3—Cinéma et le soutien de la région Île-de-France.
  • Société de distribution : Studiocanal (France).


Distribution  :

  • Louis Garrel : Jean-Luc Godard.
  • Stacy Martin : Anne Wiazemsky.
  • Bérénice Bejo : Michèle Rosier.
  • Micha Lescot : Jean-Pierre Bamberger
  • Grégory Gadebois : Michel Cournot
  • Etc.


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