Ce qui me fâchait donc, ce n’était pas la qualité de la prestation de ce conférencier, mais le fait qu’il ne traitait pas à son bon niveau le rapport entre cette musique et l’esclavage, la politique raciste des Etats Unis, la misère des populations noires, etc. Comme si cette musique n’avait qu’une dimension « musicale », coupée de l’histoire des hommes et de leur société. Pour ma part, à tort ou à raison, j’estime que cette musique est indissociablement attachée à la place laissée aux noirs dans cette Amérique. Elle n’est pas née « hors sol ».

Dans cette logique, le critique Joachim-Ernst Berendt définit le jazz comme « une forme d’art musical originaire des États-Unis, née de la confrontation entre la musique des esclaves noirs et celle des Européens ». Dans une de ses conférences, Constant Martin (passionné de jazz et auteur d’études sur les liens entre musique et politique) commente : « L’héritage musical de l’esclavage est un sujet très mystérieux. Comment expliquer que, dans les conditions de totale déshumanisation caractéristiques de l’esclavage, soient apparues des musiques puissantes au point d’influencer toutes les musiques populaires d’aujourd’hui ? »

L’esclavage en Amérique du Nord s’étalera sur près de 250 ans, entre 1619 et 1865. Les Africains, emmenés de force sur les bateaux des négriers européens, sont vendus dans les conditions que l’on connaît. Ils sont, d’une manière pour le moins brutale, disséminés dans un territoire inconnu et aléatoirement séparés de leurs groupes d’origine. Ainsi, une fois débarqués, ils ne disposent plus de moyens de communiquer entre eux. Dans la plupart des cas, ils se retrouvent dans de moyennes ou petites plantations. Cette relative proximité avec la famille blanche, si elle va favoriser les échanges, n’enlève rien à la situation vécue. En fait, il s’agit d’enlever toute humanité aux esclaves, ce qui fera dire à Orlando Patterson, sociologue jamaïcain, que « l’esclavage, c’est une forme de mort sociale ». Résultat, le nombre de suicides est très important, la reconquête d’une humanité par les survivants passe par l’apprentissage de nouveaux moyens de communication et la musique semble en être un élément essentiel.

C’est dans ce contexte que va naître le jazz. « On va prendre dans la culture de l’oppresseur ce qui peut construire la culture de l’opprimé ». Rapidement les esclaves entendent, mais aussi jouent pour les colons (les grandes plantations ont des orchestres d’esclaves). Certains éléments de la musique africaine (polyrythmie passant l’accentuation en dehors de la pulsation, temps musical cyclique, timbres riches, etc.) vont rentrer en résonance avec la musique des colons : « les musiques populaires anglaises sont pentatoniques comme beaucoup de musiques africaines, les gigues irlandaises sont construites sur un rythme cyclique, les musiques populaires européennes aiment les timbres riches (ex : vielle à roue), etc. ».

Les esclaves s’approprieront et copieront les instruments des Européens, mais aussi en créeront de nouveaux. Dans le registre des percussions, le tambour était l’instrument le plus répandu. De nombreuses parties du corps étaient utilisées pour frapper sur la peau : les mains, les coudes et même les pieds. D’autres instruments accessoires étaient utilisés pour enrichir les timbres : gourde remplie de petits cailloux, planche à laver, triangle et banjo copié sur la guitare espagnole.

Notons enfin la part déterminante des religions, dans la naissance de cette musique. Les catholiques exploitent sans vergogne l’esclavagisme pour évangéliser les esclaves. « Des chants nouveaux et profanes vont ainsi être créés par les gens de couleur et vont se répandre en dehors des églises catholiques pour venir enrichir les rites vaudou. Chantés en créole, ils évoquent le plus souvent des thèmes religieux empruntés aux maîtres blancs, français et espagnols. » L’arrivée des Anglais en Louisiane, et avec eux celle du protestantisme, aura par contre plus d’influence. Les esclaves vont davantage s’investir dans cette religion, probablement en raison de la prise de liberté avec laquelle il est possible de célébrer Dieu dans un langage commun (et pas en latin). Ils vont pouvoir chanter selon leur cœur, sans contraintes, et ainsi apporter les gammes pentatoniques héritées d’Afrique et donc des intonations toutes nouvelles.

La construction de cette nouvelle musique est lente. Si les premiers esclaves sont achetés par des colons de Virginie au 17e siècle, ce n’est qu’en 1902 que l’on trouve trace du premier enregistrement sur rouleau d’une chorale de noirs dans un spiritual. Pour compliquer la tâche des chercheurs, il faut bien admettre que presque aucun document ne vient retracer ce cheminement musical qui a conduit les esclaves noirs aux premiers pas du blues et du jazz.

Pour ce qui est du blues, la libération des esclaves après la guerre de Sécession, mais aussi la construction du chemin de fer, vont amener certains musiciens noirs à prendre la route et errer de ville en ville pour chanter leur misère en s’accompagnant d’une simple guitare. Là encore pas de traces, seule l’arrivée des premiers enregistrements attestera de l’existence de ce style musical campagnard appelé blues. Cela dit, rien ne semble expliquer la construction du blues, ni la présence des deux notes altérées, ni les séquences de quatre mesures, etc.

Si l’esclavage a une part essentielle dans la naissance de ce style musical, le racisme accompagnera son évolution. Dans les années 1920-1930, la prohibition va permettre l’éclosion de scènes clandestines où le jazz va se tailler une réputation sulfureuse, immorale et décadente. Comment ne pas mesurer la condition faite aux femmes noires dans les années 20 à travers les paroles des blues de Bessie Smith ?

« Alors que le jazz commençait à se développer, beaucoup s’interrogeaient sur la manière dont il allait influencer les représentations des Blancs à propos de la communauté afro-américaine — auquel le jazz était alors associé. Pour certains Afro-Américains, le jazz a permis de mettre en lumière la contribution des Noirs à la culture et à la société américaines, et d’attirer l’attention sur l’histoire et la culture noire. Pour d’autres, la musique et le terme jazz rappelleraient en revanche une société oppressante et raciste, qui restreint leur liberté artistique ».

Ai-je, par mon propos, comblé les manques que j’ai perçus dans la prestation de notre conférencier ? Quand on traite d’un sujet, ne devrait-on pas systématiquement l’inscrire dans son contexte sociopolitique ?