Si j’en crois Wikipedia : « Au sens le plus large, le travail correspond à toute activité humaine de production de biens et/ou de services. Le bricolage, les travaux ménagers, la toilette ou les devoirs scolaires entrent dans ce champ. Dans un sens plus restreint, le travail peut être défini comme l’action de produire de la valeur — des biens et/ou des services — à destination d’autrui. […] Depuis le rapport Stiglitz, les économistes insistent sur le fait que le travail n’est pas seulement le travail rémunéré, l’activité productrice des travailleurs : il comprend aussi le bénévolat et le travail domestique. » Une définition large s’il en fût !

Pour ce qui est de Michel Laloux, pour mieux vous le faire connaître, j’ai mis ci-dessous un lien qui pointe la vidéo d’une de ses conférences tenue à Genève en mai 2013
 : « Comment dépolluer l’économie ? » Lors de notre séminaire, mais on retrouve cette pensée dans sa prestation à Genève, Michel Laloux nous a montré comment le système néolibéral a vicié notre vision de la chose économique. C’est Henri Wallon (1879-1962) qui expliquait que travailler c’est « contribuer par des services particuliers à l’existence de tous, afin d’assurer la sienne propre ». Michel Laloux voit dans le travail des rapports essentiellement humains, l’homme étant au centre de ce processus. Il nous montrera aussi comment (et il en rendra encore responsable la logique libérale) on a fait entrer dans le domaine de l’économie un certain nombre de choses qui n’auraient jamais dû s’y trouver. Il estime en particulier que le capital, la monnaie ou le foncier ne relèvent pas de ce domaine.

Pour me préparer à ce séminaire je m’étais adressé à trois de mes « connaissances » compétentes en matière d’économie, du travail et de l’emploi. L’un d’eux, Pierre Zarka me conseillait la lecture d’un livre d’Alain Supiot intitulé : « Au-delà de l’emploi ». C’est en 1997 que la Commission européenne lui confiait la direction d’un groupe international et interdisciplinaire (droit, philosophie, histoire, économie, et sociologie) de chercheurs sur la question de l’avenir du droit du travail en Europe. Le rapport, terminé en juin 1998, s’intitulait : « Transformations du travail et devenir du droit du travail en Europe — Rapport final ». Comme l’explique l’auteur, cette Europe n’avait encore que 15 membres et se voulait toujours un peu « sociale ». Mais « l’installation d’un chômage de masse et la montée de la précarité signalaient déjà les dangers de ce que les esprits lucides nommaient alors en France la fracture sociale ». Je n’espère pas vous surprendre en vous apprenant que ce travail ne fera l’objet d’aucune suite. Plus encore, l’Union européenne a persisté dans une position ultralibérale pourtant minoritaire dans ces années-là. L’entrée dans l’Europe des pays libérés de l’emprise soviétique a bien entendu renforcé la course au « moins-disant social » et bientôt à la « flexicurité » !

Rapidement, la création de l’Euro et la mise en place d’une banque centrale ont contribué à asservir les États à la réalisation d’objectifs chiffrés fixés au préalable. Cette politique portée par la Troïka (Banque centrale européenne, Commission européenne et Fonds monétaire international), qui manifestement ne marche pas, s’est pour autant durcie au fil du temps. Les conséquences sur l’emploi en sont catastrophiques. En 2015, si l’on en croit Eurostat, le taux de chômage des jeunes a atteint 48,8 % en Espagne, 48,3 % en Grèce, 40,7 % en Italie, 31,8 % au Portugal et 24,5 % en France. Aujourd’hui, les gouvernements européens, reniant toute volonté sociale pour l’Europe, porteurs des objectifs économiques de la « troïka », mettent en œuvre une déréglementation du droit du travail. Ils sont pressés de procéder aux « nécessaires réformes structurelles ». En France ce sera la loi El Khomri et son installation à coups d’article 49-3. Cette casse n’a rien à voir avec ce qu’exigent et attendent nos concitoyens.

Il est pourtant indispensable de moderniser notre approche du travail. Il est de plus en plus complexe, en constante mutation et sous la pression du système néolibéral. Permettez-moi d’illustrer mon propos :

  • Ce sont les nouvelles technologies, qui au lieu d’humaniser le travail et le rendre moins pénible, servent d’arguments aux licenciements.
  • L’emploi public, un travail au service de l’intérêt général, est au pire détruit et au mieux privatisé.
  • L’espace de travail se dilue et ne cesse d’envahir le domaine privé du lieu de vie.
  • La précarisation des travailleurs, le cumul d’emploi à temps partiel et même en intermittence se multiplient.
  • Nous sommes dans l’incapacité d’accompagner les personnels dans des formations de nature à leur permettre de progresser et de s’adapter.
  • Les inégalités de statut et de salaire entre les hommes et les femmes sont inexplicables.
  • La prise en charge du travail associatif et bénévole n’est pas à la hauteur des enjeux.
  • Les rythmes collectifs de repos, autorisant une vie familiale harmonieuse, ne sont pas respectés.
  • Le mode de gestion des personnels par le chiffe, par le stress, etc. n’est pas sans conséquence sur la santé publique.
  • Etc.
La liste pourrait s’allonger encore.

Comment faire mieux avec des réponses en rupture avec l’idéologie ambiante ? Si la solution, alors proposée dans le rapport d’Alain Supiot n’a pas été retenue par l’UE, elle avait pourtant reçu un accueil favorable du monde syndical et de celui de la recherche. Cette préconisation consistait en la création d’« un droit de tirages sociaux », à disposition de tout un chacun, complétant les mécanismes sociaux existants et leur autorisant d’exercer certaines libertés tout au long de leurs vies professionnelles. Ce droit de tirage permettrait par exemple au cours d’une carrière de se former, de s’occuper de ses enfants ou de ses parents, de créer une entreprise, d’exercer pour un temps un mandat syndical ou politique, etc. Il s’agit, pour ces chercheurs, de faire reposer ces droits sociaux sur la mobilisation de solidarités et non sur des logiques d’assurances individuelles avec en embuscade des « bancassurances » ! La démarche était innovante, mais l’histoire s’arrête là.

Si réinventer notre relation au travail est impossible dans ce monde de brutes, que faire ? Et si la solution était de mieux encadrer les liens d’allégeance qui se tissent au sein de réseaux internationaux de production et de distribution (l’« ubérisation » n’étant qu’une manifestation, parmi d’autres de ce déplacement des lieux de pouvoir économique) ?

Bon il va me (nous) falloir encore « travailler » sur ces questions pour mettre fin à cette catastrophe !

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