Comme je l’expliquais dans mon propos précédent (lien ci-dessus), la limitation du nombre de praticiens formés (Numérus Clausus) qui s’est faite sous pression de l’Ordre des médecins est la cause essentielle de cette situation. À cela, il faut ajouter des pratiques nouvelles, des effets secondaires, qui en ont accéléré le processus. Installée dans les années 70 (Pompidou était Président) cette limitation était encore raisonnable dans un premier temps. À partir de 1983 (Mitterrand), la réduction était drastique (la moitié du début). Ce n’est qu’à compter de 2002 (Chirac avec Jospin 1er ministre) que ce nombre va remonter. Si en 1972, 8 588 étudiants étaient autorisés à passer en seconde année, seulement 3 500 y accédaient en 1993. En 2016, c’est 7 633 qui entrent en seconde année. Notons qu’un jeune homme qui commence ses études de médecine en 1983 a aujourd’hui environ 56 ans, nous pouvons donc nous attendre à des situations de pénurie de docteurs encore plus dramatiques dans les prochaines années ! Enfin, en 1972, alors qu’il y avait 51,5 millions d’habitants on formait 8 588 médecins, ils sont 7 633 en 2016 pour une population de 64,5 millions !

L’équipe municipale de Lacapelle-Marival a donc trouvé un remplaçant pour son territoire.
Pour ce faire, elle avait missionné un cabinet de « chasseurs de têtes » qui est allé débaucher un médecin espagnol qui exerçait dans son pays. Cet état frontalier perd un praticien qui garde espoir d’une rémunération supérieure. Efficace dans ce monde libéral pour régler la question (la recherche du gain reste un levier essentiel), la démarche ne semble toutefois pas très « morale » (le qualificatif est certainement trop fort, mais...). N’est-ce pas le contribuable espagnol qui a largement participé à payer la formation de cet homme avec l’espoir de le voir exercer dans son pays ? Le problème serait donc résolu ? Pas sûr, là encore. Fonctionnaire en Espagne, le docteur Martin-Miranda s’est mis en disponibilité pendant 2 mois et explique que si d’ici fin février il n’a pas la certitude d’avoir une rémunération supérieure à ce qu’il gagnait en Espagne, il y retournerait. Piquer dans le pot de confiture du voisin n’est donc pas une solution pérenne. Nous risquons (mais je ne le souhaite véritablement pas) d’avoir à recommencer à nous mobiliser pour trouver de nouveau un docteur à Lacapelle-Marival.

La vraie solution à ce problème général de manque de médecins en France est plus lourde à mettre en œuvre et passe par une rupture plus globale avec le système de santé en place. C’est pour cette raison que la mobilisation des habitants qui s’était faite, l’esprit qui régnait au sein de ce groupe et les actions envisagées m’avaient impressionné par leur pertinence. Par exemple, l’Agence régionale de santé (ARS) avait été contactée. L’institution, manifestement intéressée par la démarche, proposait un débat public sur des sujets aussi passionnants que la carte de santé sur le territoire, etc. Mais d’autres actions « plus radicales » avaient semble-t-il été évoquées. Tout cela aurait pu déboucher sur une prise de conscience de la population quant au caractère néfaste de la politique de santé malthusienne conduite jusqu’à ce jour. Pour ce qui est du « groupe citoyen », lui avait bien progressé sur ce sujet.

Le problème, me semble-t-il, c’est que maintenant qu’il y a un médecin, l’activité de ce groupe d’habitants, pour un temps rassemblés, risque de ne plus se sentir légitimée après cette victoire provisoire. C’est dommage, car dans cette période de décrédibilisation de la démocratie représentative, toute tentative de mobilisation citoyenne me semble devoir être encouragée, renforcée. Même si l’équipe municipale devait en prendre ombrage pour un temps.

Dans un pays où le repli sur soi devient la règle, où le taux d’abstention est inquiétant, où les luttes citoyennes sont décrédibilisées (voire criminalisées), l’existence d’un « collectif citoyen » aussi faible soit-il, doit être confortée, accompagnée comme une richesse incommensurable à préserver coûte que coûte.

Surtout que dans deux mois on risque d’avoir encore besoin de ces citoyens. Ce collectif ne devrait-il pas se réunir à nouveau ? De toute manière, ces personnes se trouveront un jour ou l’autre confrontées au démantèlement du système de santé en place ou à la privatisation rampante de notre assurance maladie. Autant qu’elles se soient préparées...