Rappelons qu’Ivo Van Hove dirige à Amsterdam le Toneelgroep, une des compagnies les plus inventives d’Europe, avec une troupe permanente. Cette année le festival lui a demandé de travailler avec celle de la Comédie française qui n’était pas venue à Avignon depuis plus de 20 ans. Sorti en 1969 le film, Les Damnés, raconte la descente aux enfers en 1933 d’une dynastie d’industriels allemands, propriétaire d’aciéries convoitées par le régime fasciste. De compromis en assassinats, la famille bascule dans la haine et le nazisme.

Sur la forme le spectacle est d’une grande beauté mêlant art de la scène et de la vidéo. À droite du plateau (côté cour) les 7 cercueils où seront enfermés les multiples cadavres qui jalonnent l’histoire. Il est vrai qu’au final il n’y a qu’un seul survivant dans la famille : Martin, le petit fils du patron, devenu nazi à son tour. Cette manière symbolique de marquer l’entassement des victimes par l’intermédiaire de la mise en bière est d’ailleurs intéressante. Sur le côté jardin, des tables de maquillage permettent aux comédiens de se changer. Sur le fond un immense écran vidéo retransmet des images prises en temps réel (gros plans, acteurs dans les loges, etc.), des séquences en temps différé (en particulier pour ajouter, d’une manière fictive, le nombre de protagonistes comme dans la séquence sur la nuit des longs couteaux) ou enfin des extraits d’archives. Tout ce dispositif scénique est parfaitement adapté pour raconter une telle aventure.

Une histoire totalement politique qui montre comment les entreprises capitalistes sont capables des pires compromissions pour garder la première place et s’enrichir encore plus. Base de réflexion passionnante avec en arrière-plan l’incendie criminel du palais du Reichstag, dans la nuit du 27 au 28 février 1933 ou la « nuit des Longs Couteaux » (du 29 au 30 juin 1934) qui a permis l’élimination des SA. On va donc nous raconter comment les « industries von Essenbeck » (qui va alors produire des armements) vont survivre dans ce chaos, le petit fils Martin dernier descendant abandonnant aussi toutes ses convictions, pour devenir nazi et ainsi permettre le maintien du système.

Dans une interview à Télérama du 27 juin 2016, Ivo Van Hove précise : « Pour moi, Visconti n’a pas fait un film sur le nazisme, mais sur le renversement possible des valeurs dans toute société. Il montre combien le monde peut devenir barbare au nom de simples intérêts économiques et financiers. Pour obtenir le pouvoir dans l’aciérie familiale, une veuve et mère à la lady Macbeth manipule ici un fils follement désireux de se faire aimer d’elle, mais aux prises avec trop d’instincts pervers... Il se retrouvera sans morale ni identité à la fin de l’histoire. Il n’aura rien appris de l’existence, où, capable de tous les excès, il promène juste sa violence. Tel un djihadiste ? Tel un militant d’extrême droite ? »
Cet objectif, tout le monde l’a compris depuis longtemps. La question est : comment le metteur en scène pratique-t-il pour, continuellement, nous donner des signes qui vont nous permettre, à nous spectateurs, de faire le lien entre la situation en 1933 et l’actualité ? Une seule exception peut-être, la séquence finale (magnifique par ailleurs) lors de laquelle le petit fils Martin, devenu fasciste, tire sur la foule avec une arme qui sort de l’entreprise familiale ? Même si c’est beau, c’est un peu court !

Par ailleurs les acteurs de la Comédie-Française, en particulier Denis Podalydès, Guillaume Gallienne et Christophe Montenez sont somptueux.

Beau spectacle, forme magnifique, acteurs éblouissants, mais dont on aurait pus améliorer le contenu. Décidément j’aurais toujours des problèmes avec ce metteur en scène !

Distribution

  • Mise en scène : Ivo Van Hove
  • Scénographie et lumière : Jan Versweyseld
  • Costumes : An d’Huys
  • Vidéo : Tal Yarden
  • Musique et concept sonore : Eric Sleichim
  • Dramaturgie : Bart van den Eynde


Avec la Troupe de la Comédie-Française : Sylvia Bergé, Éric Génovèse, Denis Podalydès, Alexandre Pavloff, Guillaume Gallienne, Elsa Lepoivre, Loïc Corbery, Adeline d’Hermy, Clément Hervieu-Léger, Jennifer Decker, Didier Sandre, Christophe Montenez
Et Basile Alaïmalaïs, Sébastien Baulain, Thomas Gendronneau, Ghislain Grellier, Oscar Lesage, Stephen Tordo, Tom Wozniczka
Avec, pour la musique, Bl!ndman [Sax] : Koen Maas, Roeland Vanhoorne, Piet Rebel, Raf Minten

Production

  • Production Comédie-Française
  • Avec le mécénat de Grant Thornton et de Monsieur et Madame Henry Hermand
  • Avec le soutien de la Spedidam au Festival d’Avignon


Les liens :

  • Ivo Van Hove sur Wikipedia.
  • La rediffusion de la captation de la pièce par France Télévision.
  • Sur ce blog, l’article sur « Antigone » d’Ivo Van Hove au Théâtre de la Ville.
  • Sur ce blog, l’article sur « The Fountainhead » d’Ivo Van Hove dans le festival IN de 2014.