Dans ce Rana Plaza (conçu pour n’avoir que cinq étages) cohabitaient cinq ateliers de confection. La veille de l’accident, les ouvrières avaient remarqué des fissures dans les murs, mais les patrons les contraignirent malgré tout à venir travailler en les menaçant. Ces cinq fabricants produisaient, entre autres, pour les marques Mango, Benetton, The Children’s Place, Cato Corp, Primark, Papaya Denim, Free style Baby, etc. Mais dans les décombres, les enquêteurs ont trouvé des étiquettes de vêtements Carrefour (marque Tex), Auchan (marque In Extenso) et Camaïeu.

Un certain nombre de ces « donneurs d’ordre » avaient accepté le principe d'un fonds d’indemnisation des victimes, piloté par l’Organisation internationale du travail (OIT), qui estima rapidement les besoins pour une indemnisation correcte à 40 millions de dollars (30 millions d’euros). En août 2014 (plus d’un an après), force était de constater que la moitié seulement de l’objectif était atteint. Plusieurs entreprises n’ont en effet rien versé, prétendant que c’est au sous-traitant criminel de financer l’aide. C’est en particulier le cas de Benetton, Iconix (Lee Cooper), Carrefour, etc. Le groupe Auchan (EuropaCity pour les amoureux !) se fit tirer l’oreille et donna au final 1,5 million de dollars ! Dans un premier temps, si j’en crois le Monde, le distributeur français a prétendu avoir été « victime d’une sous-traitance dissimulée ». Pour autant cela le dédouane-t-il de sa responsabilité envers les victimes ?

Le drame du Rana Plaza va avoir d’autres conséquences. Si la mise aux normes des bâtiments hébergeant la production ne semble pas avoir avancé, les rémunérations ont été augmentées sous la pression des syndicats, avec un salaire minimum des ouvriers du textile porté en décembre 2013 à 68 dollars mensuels (50 euros), soit une progression de 76 % !!!. Si j’en crois le Monde : « Cinq mois plus tard, les dirigeants du secteur affirment que leurs clients refusent que cette hausse salariale soit répercutée sur leurs factures et font jouer la concurrence, en menaçant de passer commande au Vietnam, au Cambodge ou en Inde. » Dans le même article, « Safia Parvin, secrétaire générale du National Garment Workers Federation (NGWF), la fédération nationale bangladaise des travailleurs du textile, estime que les réformes pour améliorer la sécurité ne seront pas faciles à mener à bien. “La plupart des propriétaires d’usines sont des membres du Parlement ou du parti au pouvoir. Aucun n’aura envie de renforcer une législation qui irait à l’encontre de leurs intérêts” ».

En y réfléchissant bien, pourquoi ces marques accepteraient-elles une quelconque responsabilité dans l’effondrement du bâtiment de leurs sous-traitants à l’autre bout du monde ? N’est-ce pas fait aussi pour ça, la sous-traitance ? L’objectif n’est-il pas de ne rien connaître ce qui se passe « derrière le rideau » ? Ne s’agit-il pas d’ignorer comment il s’y prend, quelles règles il va transgresser pour obtenir ce prix si attractif qui va permettre tant de marges ? Car profits il y a. Si j’en crois le Monde : « Les deux géants mondiaux du textile, qui sous-traitent massivement dans ce pays – le suédois H & M et l’espagnol Inditex (maison mère de Zara) – ont affiché respectivement 1,95 et 2,38 milliards d’euros de bénéfice net au cours de leur exercice fiscal 2013. »

Six ONG, dont « CCFD—Terre Solidaire » et le collectif « Éthique sur l’étiquette », avaient décidé en mars 2014, d’adresser un questionnaire aux dirigeants de 40 entreprises du CAC 40 pour connaître leur avis sur les principes directeurs des Nations unies (adoptés en 2011) qui exigeaient des sociétés qu’elles prennent des mesures pour prévenir des risques liés à leurs activités. La réaction du patronat était immédiate et Médiapart publiait à l’époque quelques une des réponses de ces grands groupes. Veolia par exemple : « Si Veolia respecte les recommandations des organisations internationales et les législations locales dans l’ensemble des pays où le groupe est implanté, l’entreprise ne peut pas se substituer aux États défaillants en matière de droits de l’Homme ». L’association française des entreprises privées (Afep) interrogée par Médiapart expliquait : « Reconnaître la responsabilité civile et pénale des entreprises donneuses d’ordre est un outil anti-entreprises françaises. On est en train de se tirer une balle dans le pied parce qu’il faudrait que la règle soit la même pour tout le monde. »

Dominique Potier, député PS de Meurthe-et-Moselle, est le rapporteur d’une proposition de loi (actuellement en deuxième lecture) visant à introduire un « devoir de vigilance » pour les multinationales. Il explique dans Libération les raisons de sa démarche : « Un des moteurs de l’ultra-libéralisme repose sur l’irresponsabilité des maisons mères des grands groupes quant aux agissements de leurs filiales et sous-traitants au bout du monde. C’est vrai pour les paradis fiscaux, pour l’esclavage moderne et les atteintes graves aux écosystèmes. » Il admet que son texte a profondément été remanié sous la pression de Bercy et de la chancellerie, « La proposition de loi originelle était trop radicale pour le temps politique présent » ! Il va sans dire que les entreprises ont fait et font toujours du lobbying pour faire capoter cette proposition, aussi édulcorée qu’elle soit. Ainsi Pierre Pringuet, président de l’Afep, dans le même numéro de Libération s’oppose à tout renforcement législatif : « Cet appareil judiciaire et répressif extraordinairement lourd va pénaliser les entreprises françaises vis-à-vis de leurs concurrents, y compris européens, puisque ces derniers n’y seront pas soumis. »

Pour ma part, il me semble que la chaîne de responsabilité dans cette catastrophe ne s’arrête pas aux seules marques à la recherche d'un profit maximum. En effet, que penser de l’attitude du consommateur final (vous et moi), attiré pas ces prix aussi bas qu’ils vous font perdre tout sens des responsabilités et tout sens moral. Pourquoi ne boycottons-nous pas ce type de produits commercialisés par ces patrons voyous ?

Les liens :

  • Dossier parlementaire sur la proposition de loi : « Entreprises : devoir de vigilance des entreprises donneuses d’ordre » sur le site de l’Assemblée nationale.
  • L’effondrement du Rana Plaza sur Wikipedia.