Jean-Christophe Picard, l’actuel président d’Anticor, animait le samedi une conférence intitulée « Grands projets inutiles, dettes et corruption ». Pour mémoire, « Anticor est une association fondée en juin 2002 par Éric Halphen et Séverine Tessier pour lutter contre la corruption et rétablir l’éthique en politique. Son ambition est de réhabiliter le rapport de confiance qui doit exister entre les citoyens et leurs représentants, politiques et administratifs. » L’intervenant abordera un certain nombre de points autour de ces sujets et pour ma part je voudrais en extraire quelques uns.

  • Il est surprenant de constater que les arguments utilisés pour défendre les « grands projets inutiles et imposés » sont souvent très techniques et la création d’emplois reste la justification ultime. Cette double argumentation est effectivement difficile à contrer. D’une part, les opposants n’ont pas toujours la formation technique pour le faire et bien souvent n’opposent que le bon sens à un discours parfaitement construit et distillé par des « boites de communication ». D’autre part, la justification du nombre d’emplois créés n’est jamais démontrée a posteriori. Bien souvent, il ne s’agit que d’emplois précaires déplacés d’une localisation à l’autre. En tout cas, sur le plan démocratique nous avons là une technique « d’enfumage » particulièrement redoutable qui vaut au « non-techn(ocrate)icien » d’être écarté du débat par le langage et de se réfugier dans une posture (en plus, il passe alors pour un débile !).
  • On pourrait s’attendre à ce que les hommes politiques touchés par des affaires de corruption perdent alors toute crédibilité. Il n’en est rien ! Le plus célèbre d’entre eux, Patrick Balkany, impliqué dans une multitude d’affaires, est régulièrement réélu comme maire de Levallois-Perret (cinq mandats). En mars 2014, il le sera dès le premier tour, avec 51,6 % des suffrages exprimés ! Nous passerons sur Serge Dassault qui, s’il n’est plus maire de Corbeil-Essonnes, reste sénateur ! Enfin, Éric Woerth mis en examen en février 2012, pour « trafic d’influence passif et pour recel de financement illicite de parti politique », voit le tribunal correctionnel de Bordeaux prononcer sa relaxe dans les volets du dossier qui portaient sur le trafic d’influence et l’abus de faiblesse (l’affaire Bettencourt bien sûr). Notre homme ne sera-t-il pas applaudi par les militants de l’UMP pour s’en être sorti à si bon compte ?
  • Les chiffres ressortent à l’occasion de l’affaire « Panama Papers ». On estime le coût de la fraude fiscale entre 1 000 et 2 000 milliards d’euros. Pour l’Union européenne, cela représenterait un manque à gagner annuel de 193 milliards d’euros. Selon la Banque mondiale, les pots-de-vin versés dans le contexte de soumission pour des marchés publics sont estimés à environ 200 milliards de dollars par an. Regardons maintenant l’optimisation fiscale, pour ce qui est de la France, la Cour des comptes estime un manque à gagner annuel de l’ordre de 60 à 80 milliards d’euros.
  • Un dernier chiffre qui fera chaud aux cœurs des partisans d’EuropaCity. L’« optimisation fiscale » c’est ce qui va permettre à Patrick Mulliez de ne payer en France que 135 euros d’impôt sur un revenu de plus de 1 milliard ! Le pauvre homme !
  • L’intervenant dénoncera à juste titre les PPP (partenariat public-privé) devenus depuis la réforme de juillet 2015 des « marchés de partenariat ». Rappelons que c’est toujours avec ce type de marché scandaleux que certains élus veulent construire des équipements inutiles qu’ils jugent indispensables !


Dimanche Michel Laloux, professeur d’économie, formateur et philosophe de l’éducation, intervenait pour sa part sur le thème « De la désobéissance civile au pouvoir citoyen ». Partant du concept de faucheur, il commencera son propos sur une série de jeux de mots autour de ce thème : « Les gens sont fauchés, ils sont sur la paille » ; « Les faucheurs n’ont pas assez de blé » ; « Dans une économie réelle, ce sont les gens qui travaillent, dans celle d’aujourd’hui c’est le blé qui travaille » ; « Il faut discerner le vrai du faux », etc.

  • Passé ces jeux sur les mots, il abordera la question de la démocratie et de son indispensable évolution en partant des travaux de Simone Weil (1909-1943). Cette philosophe, humaniste, écrivain et militante politique française (qui ne doit pas être confondue avec Simone Veil) a écrit à Londres en 1943 le livre « L’enracinement », alors qu’elle était engagée dans la France Libre. Non achevé, ce livre sera publié post-mortem par Albert Camus en 1949. En rupture avec le modèle de pensée qui commence par établir les droits des êtres humains (par exemple dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789), notre philosophe développe l’idée que les obligations de l’homme priment sur ses droits : « Pour elle, le droit naît de l’obligation ; dès lors, la loi des hommes doit procéder des devoirs pour faire exister les droits. » Par exemple pour qu’un enfant ait un droit à l’éducation il faut que ses parents aient le devoir d’éduquer cet enfant. Autre exemple : nous pourrions, à la place d’affirmer qu’il y a un « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », de prétendre qu’il y a un « devoir des peuples à reconnaître les autres peuples ». Au lieu de parler du droit d’accès de tous aux services publics, mettre en place une obligation des États d’instituer et de faire fonctionner des services publics. Les obligations doivent être assumées et consenties, et si deux obligations sont en contradiction, les hommes peuvent être amenés à ne pas mettre en œuvre l’une d’entre elles.
  • Partant de cette théorie, Michel Laloux va développer toute une théorie sur la démocratie et sa (re)construction que vous retrouverez sur son site traitant de la « démocratie évolutive ». Cette théorie remet le citoyen au centre et a vocation à restituer la démocratie à la société civile. « Prenant l’exemple de l’éducation, il montre qu’un autre service public est possible, au sein d’établissements qu’il appelle les Écoles de la Société Civile, lieux d’exercice d’une citoyenneté de terrain animée par les acteurs de l’éducation. À travers cette métamorphose du service public, on voit se dessiner le passage d’un gouvernement unitaire à une gestion des affaires publiques par la société civile. »


Passionnantes ces conférences qui se sont tenues devant un public attentif et nombreux, rassemblé dans ce qui était la veille et sera le lendemain une étable (bio bien évidemment !)

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