Personne n’ignore plus que notre fournisseur national est au plus mal sur le plan financier. Pourtant, la démission de Thomas Piquemal pour manifester son opposition au projet britannique d’Hinkley Point a fait l’effet d’un coup de tonnerre. Selon Médiapart : « La construction de deux EPR en Grande-Bretagne, pour un coût estimé à plus de 23 milliards d’euros, assumés aux deux tiers par EDF, lui paraît représenter un risque gigantesque, hors de portée pour l’entreprise. » Avec cette médiatique décision, un certain nombre de langues se sont déliées. Ainsi le syndicat FO-Mines approuvait cette « démission courageuse du directeur financier d’EDF », soulignant que « le président d’EDF ne peut prétendre avoir raison contre tout le monde au sein de l’entreprise qu’il dirige ». Cette démission, montre une fois encore, la politique irresponsable de ce gouvernement (et en l’occurrence de son ministre Emmanuel Macron) qui incite le groupe à s’enfoncer plus avant dans cette politique aventureuse. Médiapart nous explique que Thomas Piquemal « a été le seul à tenir tête au gouvernement, et en particulier au ministre de l’Économie, Emmanuel Macron, désireux de refiler la charge du sauvetage d’Areva à EDF. Thomas Piquemal s’est notamment opposé à la reprise en l’état de l’activité des chaudières du groupe nucléaire, Areva NP, ce qui aurait amené EDF à assumer tous les risques — aujourd’hui encore incalculables — du chantier finlandais. »

Regardons de près le projet (les travaux n’ont pas débuté) qu’EDF envisage sur le site d’Hinkley Point en Grande-Bretagne. Tout commence en 2008, lorsque l’entreprise dépense 15,8 milliards d’euros pour prendre le contrôle de « British Energy », le gouvernement britannique ayant décidé de vendre ses parts. Les autres opérateurs européens, un temps sur les rangs, font vite marche arrière. Au final c’est EDF qui l’emporte pour un montant de 40 % supérieur à la valeur de l’électricien anglais avant la spéculation boursière. Pour masquer cette « folie financière », elle annonce immédiatement son intention de construire deux EPR à proximité des équipements existants. Si l’on en croit le rapport annuel 2008 d’EDF, le coût de ces nouvelles installations est estimé à 8 milliards d’euros. Hypothèse stupide, quand on sait qu’à la même époque la facture de l’EPR de Flamanville d’AREVA avait déjà dépassé les 10 milliards d’euros ! Cette fuite en avant semble aussi s’expliquer par la nécessité — si l’entreprise ne s’engage pas dans ces constructions — d’annuler la sur-valorisation de British Energy et d’inscrire dans ses comptes au moins 7 milliards d’euros de dépréciations, ce qui « fait tache » ! Un communiqué de la CGT du 26 janvier précisait que : « Le haut management d’EDF est très partagé sur la poursuite du projet [Hinkley Point]. Hésitations qui contrastent avec le discours du président-directeur général d’EDF. Il est dans le camp des pour [comme ceux] qui sont un peu, beaucoup, responsables et coupables des ratages de Flamanville 3 [...]. Rassurant. Du côté des opposants, sans surprise, se retrouvent la direction financière et, disons, ceux qui pensent un peu au-delà du bout de leur nez. Nous ne citerons pas de noms pour ne pas briser de brillantes carrières, mais sachez qu’aux fonctions centrales, cela fait quand même un beau paquet de monde. » L’arrivée du groupe chinois CGN dans l’aventure (EDF restant majoritaire avec 66,5 % des parts) a permis à l’État britannique prudent de se désengager, d’autant qu’au départ il garantissait le projet. Aujourd’hui, nous en sommes à environ 23 milliards d’euros (certains évoquent plutôt 30 milliards !), du coup on comprend ceux qui pensent qu’il faut rapidement abandonner ce projet.

Dans une interview de Jean-Bernard Lévy (PDG d’EDF) dans le Monde du 16 février dernier à la question : « Pourquoi repoussez-vous de mois en mois la décision finale d’investissement [d’Hinkley Point] ? », la réponse est la suivante : « Nous n’avons pas terminé les négociations avec nos partenaires chinois. Cet investissement engage l’avenir pour près d’un siècle entre la construction, l’exploitation et le démantèlement. Le ministre de l’Économie, Emmanuel Macron, estime — comme EDF — que c’est un bon projet, même s’il arrive à un moment difficile. Ma responsabilité est que l’entreprise puisse vite procéder au lancement définitif d’Hinkley Point. » En tout cas le PDG (à juste titre, car il n’est pas bien de faire croire que l’électricité nucléaire n’est pas chère !) souhaite « un rattrapage sur les tarifs réglementés des particuliers [...] au plus haut niveau acceptable par ceux qui le décident. » Traduit en français cela voudrait dire une augmentation de 8 % des tarifs alors que le gouvernement l’a limitée à 2,5 %.

Que conclure de ces errements, sinon que la victime annoncée de ce désastre financier sera la transition énergétique ? Dans le journal Reporterre du 1er mars, Benjamin Dessus, actuel président de l’association « Global Chance », nous explique : « En déclarant, le 16 février dernier, qu’il n’y a pas de fermeture prévue de centrales dans les dix ans à venir, Jean-Bernard Lévy [...] a annoncé la couleur : il n’est pas question que son entreprise se plie à la loi sur la transition énergétique, qui impose 50 % maximum de la production nucléaire dans la consommation d’électricité intérieure de la France en 2025. EDF veut continuer à exploiter l’ensemble de son parc, qui produit 75 % de l’électricité nationale, en prolonger la durée de fonctionnement de 10 ou 20 ans, et assurer la relève avec des EPR. »

Au final, le 12 mars dernier, dans une lettre adressée aux salariés dont l’agence Reuters a eu copie, le PDG d’EDF semble hésiter et annonce : « Nous négocions actuellement avec l’État pour obtenir des engagements de sa part nous permettant de sécuriser notre situation financière [...] Il est clair que je n’engagerai pas EDF dans ce projet tant que ces conditions ne seront pas réunies. »

Fin provisoire de l’histoire. Ce dont on est certain, c’est que si EDF persiste c’est un retard colossal qui sera pris en termes de transition énergétique, ces « belles centrales EPR » engloutissant tous les fonds disponibles.
Ne serait-il pas raisonnable d’arrêter rapidement ces projets dispendieux ?


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