Même si, à cette même époque, je délaissais mes « penchants » gauchistes pour adhérer à l’association des étudiants communistes puis au PCF lui-même, mon intérêt pour l’individu hors-norme qu’était Aguigui Mouna aurait dû m’inquiéter ! Il aura fallu attendre les années 1990 pour assumer mes penchants gaucho-utopistes, constater mon erreur et rejoindre le parti des « Ex », qui serait, si l’on en croit les rumeurs, le plus grand parti de France (et ça je veux bien le croire !). Ceci pour revenir sur cet André Dupont, personnage surprenant, de toutes les luttes, mais à 100 lieues de la manière de penser des communistes souvent orthodoxes. En tout cas à la sortie du Resto-U je restais bien souvent à l'écouter !

Le ci-devant Aguigui Mouna, de son vrai nom André Dupont, est né le 1er octobre 1911 à Meythet en Haute-Savoie. Il mourra le 8 mai 1999 à Paris à l’âge de 87 ans. Dans les divers documents, témoignages, que j’ai lus ou écoutés sur le personnage, il est qualifié de « clochard-philosophe libertaire, pacifiste, écologiste avant l’heure », de « militant convaincu de la 'vélorution' et antimilitariste viscéral », de « trublion-anarcho-utopiste », de « sage des temps modernes », de « dernier amuseur public de Paris », etc. Sa personnalité se forge sur une enfance très difficile. Il a 9 ans quand ses parents décèdent. Il commence à travailler très tôt (13 ans) et après une galère de petits boulots, il va s'engager dans la marine à 17 ans, mais s'en fera exclure et sortira de la guerre antimilitariste. Il adhère au Parti communiste français à la Libération, comme une grande quantité de Français, mais déchantera rapidement. Il est exclu du PC par des camarades qui lui reprochent entre autres son manque de respect pour Staline ! Après une expérience de commerçant (bistrot bien évidemment) qui se termine par une faillite, fatigué par cet essai qu’il qualifiera de « caca-pipi-taliste », il prend le pseudonyme d’Aguigui Mouna et, à partir de 1951, sillonne les rues professant « sa philosophie » !

L’hiver il reste à Paris : les restos-U, Jussieu, la fontaine Saint-Michel et l’été il descend dans le sud, haranguer les foules dans les lieux « branchouilles » : festival de Cannes, festival d’Avignon, Printemps de Bourges, Salon du livre, etc. Il va créer une feuille à parution aléatoire nommée « Le Mouna Frères (le MOU’NANA pour les sœurs !!!) - le journal anti-robot » à mi-chemin entre L'Os à moelle de Pierre Dac et le tract politique, qu’il diffuse lui-même dans les manifestations. »

Quelques-unes de ses actions et engagements plus politiques :

  • Il se présente à l'élection présidentielle de 1974, ainsi qu'aux trois suivantes. Il fait partie de ces candidats que l'on qualifiera de folkloriques.
  • Il se présente aussi aux élections législatives de 1988 et 1993 (il a 76 puis 81 ans) dans la 2e circonscription de Paris contre Jean Tiberi et obtient respectivement 3 % et 1,8 % des voix.
  • Il invite les étudiants à l'accompagner à la grande manifestation de 1979 des sidérurgistes de Lorraine qui viennent à Paris protester contre la fermeture de leurs usines.
  • Il participe à la campagne contre le travail des enfants dans le tiers monde et pour l'aide aux réfugiés du Chili.
  • Il est l'un des premiers à s'opposer au programme nucléaire de la France.
  • Il est membre, entre autres, de SOS Racisme, du MRAP, de la Ligue des Droits de l’Homme et de Greenpeace.
  • Etc.


Quelques années avant sa mort, il est fait chevalier des Arts et des Lettres par Jack Lang.

Quelques-uns de ses mots d'ordre :

  • « C’est en parlant haut qu’on devient haut-parleur ! »
  • « Mieux vaut être actif aujourd’hui que radioactif demain ! »
  • « Aimez-vous les uns sur les autres ! »
  • « Des trottoirs, pas des crottoirs ! »
  • « Notre siècle : arnaques, barbaques, matraques. »
  • « Le régime est pourri ! » (en agitant un régime de bananes pourries).
  • « Battons-nous à coups d'éclats de rire. »
  • « Les mass-médias rendent les masses médiocres. »
  • « La télé : je suis branché, câblé et même souvent accablé de tant de nullités. »
  • « Le monde ne tourne pas rond. »
  • « Ne prenez pas le métro, prenez le pouvoir. »
  • « Battons le pouvoir quand il a chaud ! »
  • « Je fous la merde... pour que ça sente meilleur un jour. »
  • « Le monde est mûr, frères, il faut mûrir. »
  • « J'irai cracher sur vos bombes. »
  • « Tu ne tueras point en détail, mais en gros ! »
  • « Les bagnoles ras-le-bol. »
  • « La vélorution est en marche. »
  • « Des vélos, pas trop d'autos. Du gazon, pas de béton, des moutons, pas de canons. »
  • « Le jour où un vélo écrasera une auto, il y aura vraiment du nouveau. »
  • « L’énergie musculaire, l’énergie la moins chère ! »
  • « Garez-vous des gourous ! »
  • « Priez moins, aimez plus. »
  • « On est condamné à mort dès la naissance, c'est pas pour ça qu'on doit faire une gueule d'enterrement ! »
  • « La grossesse à 6 mois ! La retraite à 15 ans ! »
  • « Les grands hommes d'aujourd'hui sont de plus en plus petits. »
  • « Les valeurs morales ne sont pas cotées en bourse. »
  • « Riez et vous serez sauvé ! »


Vraiment une vie passionnante que celle de cet Aguigui Mouna !


Les liens :

  • Voir le film de Bernard Baissat « Écoutez MOUNA ».
  • La Fabrique de l'Histoire : Histoire des rebelles 3/4. Autour de Mouna Aguigui, commentaire d'une archive inédite, une interview enregistrée en 1966 par Danielle Bourgeois et Bart Van Heerikheuzen. France Culture.
  • Hommage à Aguigui Mouna (1/2), émission Là-bas si j'y suis sur France Inter.
  • Hommage à Aguigui Mouna (2/2), émission Là-bas si j'y suis sur France Inter.