L'Irlande a donc accepté, comme le « bon élève » qu'elle est, le dictât de la troïka européenne (Union européenne, Fonds Monétaire International, Banque Centrale européenne) et décide de mettre fin à cette situation. Pour autant la gratuité de l'eau serait-elle une hérésie ?. Si l'on pose le principe que l'eau est un bien commun, qu'il y a un droit universel d'accès à l'eau, pourquoi en faire une marchandise ? Vous payez l'air que vous respirez, vous ? Vous avez un compteur d'air chez vous ? La réalité de notre système c'est qu'il faut bien faire des affaires, et que nos belles sociétés libérales ne peuvent se faire à l'idée de la gratuité dans un discours ambiant pesant d'impôts trop lourds.

Ainsi donc le gouvernement de droite aux affaires en Irlande a d'abord créé, en 2013, une entreprise « Irish Water » (société semi-publique) et l'a chargée de mettre en place la réforme. Seriez-vous surpris d'apprendre que, comme nous le dévoile l'article qu'écrit Thierry Uso (membre de l’European Water Movement) dans un article intitulé « Irlande : manifestations de masse contre les compteurs d’eau » (sur le blog de Marc Laimé « Les eaux glacées du calcul égoïste »), ce sont nos amis de Veolia qui conseillent « Irish Water » ? C'est vrai qu'ils ont beaucoup d'expérience !

Pour les irlandais cette affaire est une injustice de plus dans la vague d'austérité qui a déferlé sur eux. Le journal le Monde rappelle que : « Lors d'une législative partielle organisée en septembre, 57 % des électeurs ont voté pour des candidats hostiles à la mesure de facturer l'eau et seulement 17 % pour des partis de la coalition gouvernementale. Les intentions de vote font état des mêmes tendances au niveau national. Un sondage de l'institut Milward Brown crédite le Fine Gael du premier ministre Enda Kenny de 22 % des voix, soit quatre points de moins
que le Sinn Féin, principale formation hostile à la facturation de l'eau.
 »

En plus « Irish Water » s'y prend manifestement mal. Sur le principe reconnaissons qu'ils avaient travaillé la tarification ! Les 30 000 premiers litres d’eau consommés devaient être gratuits, avec un supplément de 21 000 litres gratuits par enfant de moins de 18 ans. Au-delà, le volume consommé devait être facturé. Tout cela devait fonctionner le 1er janvier 2015. Mais, voilà pour faire payer l'eau, il faut installer des compteurs dans chaque foyer. C'est ce qui prend du temps et provoque la colère des usagers. Ils étaient 30 000 à avoir manifesté en guise de protestation dans les rues le 11 octobre dernier. Fin septembre, 12 personnes étaient arrêtées à Dublin pour avoir tenté d'empêcher les employés d'Irish Water d'installer des compteurs. Devant ces premières réactions d'hostilité, « Courrier International » nous explique que : « le ministre irlandais des Finances, Michael Noonan, a alors annoncé des compensations financières aux personnes à faibles revenus, mais elles sont critiquées pour leur manque de clarté et parce qu'elles excluent certaines catégories d'Irlandais. Ainsi, quelque 190 000 chômeurs de courte durée (moins de 15 mois) n’auront pas droit à une aide financière, précise The Irish Times. »

Dans une grande cacophonie, face à ces mouvements de colère les déclarations gouvernementales sont multiples et semble-t-il contradictoires puisque, quelques jours après une manifestation, le gouvernement annonçait une réduction de la partie fixe de la facture à 160 euros par an. Certains parlent de forfaits en attendant la pose des compteurs dans tous les foyers. En fait, le gouvernement ne comprend tout simplement rien à la situation. Il croit qu’il lui suffit de réduire le montant de la redevance sur l’eau pour que les manifestants rentrent chez eux et que tout revienne à la normale.

Le porte-parole du « Sinn Féin » sur l'environnement, Brian Stanley, a accusé pour sa part « Irish Water » de présider à la destruction du service de l'eau. Il explique que le niveau de fuite d'eau du réseau public est important puisque proche de 50 %. Pour autant le montant dépensé annuellement sur le réseau pour sa réhabilitation et la réduction des fuites a été diminué depuis décision de créer« Irish Water ». Avant, l’État dépensait en moyenne 430 millions d'euros par an pour l'infrastructure, depuis sa création « Irish Water » ne dépense en moyenne qu'un peu moins de 300 millions €. Elle utilise le reste de ses crédits, pourtant importants (près de 1,8 milliard d'euros entre 2014 et 2016) à la mise en œuvre de  la privatisation du réseau. Le programme d'achat et de pose de compteurs d'eau représente à lui seul près de 600 millions d'euros, le reste ce sont quelques dizaines de millions de primes pour les cadres, de frais juridiques et plus de 85 M € en conseil, frais d'études et rémunération de consultants.

Avec les élus du Sinn Féin, les irlandais ont manifestement un point d'accroche politique fort, qui peut permettre le dénouement de cette lutte dans de bonnes conditions.

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