Comme pour le premier spectacle (où il avait relevé les propos des intervenants, puisqu’assistant avec une carte de journaliste au procès des affaires ELF / Loïk Le Floch-Prigent), Nicolas Lambert, part des propos réels. Ainsi se déroule devant nous une véritable pièce-documentaire où l'acteur va interpréter les propos de tous les protagonistes. Parmi les personnages que Nicolas Lambert va incarner, notons : Pierre Guillaumat (patron du CEA et d’Elf, ancien ministre, etc.), des intervenants du débat public préalable à la construction de la centrale EPR de Penly en Normandie, Nicolas Sarkozy, Guy Mollet, Pierre Messmer, Valery Giscard d'Estaing, Pierre Mauroy, Michel d'Ornano, etc.

Pour commencer, je voudrais insister sur l'un des personnages, que Nicolas Lambert met à juste titre au premier plan, puisqu'il est le principal acteur du développement du nucléaire en France, qu'il soit civil ou militaire. Dans un interview, Nicolas Lambert explique comment ce personnage de l'ombre a pris une place importante dans sa trilogie et tout compte fait pourrait en être le lien. Pierre Guillaumat a été patron du CEA. À ce titre, il a porté la bombe atomique française et est à l'origine de l'importance du nucléaire dans la production énergétique française (volet BLANC de la trilogie). Il a été le créateur d’ELF et l’a dirigé entre 1962 et 1977 (volet BLEU de la trilogie). Enfin, il a été ministre des Armées de 1958 à 1960) pour le volet ROUGE. Ce personnage de Guillaumat est un élément essentiel dans le propos de la pièce dans la mesure où il illustre le poids historique de ces hommes de l'ombre (comme Jacques Foccart dont il était proche). Il est de ces hommes, grands technocrates de l'État, qui proposent des actions, les mettent en œuvre avec le soutien tacite des politiques, sans réel débat démocratique, s'il le faut sans réel accord du Parlement. Sortant un jour de l'arrière-scène, ils peuvent d'ailleurs, le lendemain, passer sous les feux de la rampe et devenir ministre.

Avec les personnages intervenant dans le débat public (Commission particulière du débat public) pour la construction d'un EPR sur le site de Penly, là encore Nicolas Lambert s'est réellement déplacé et a assisté aux réunions. À partir du verbatim des intervenants, il reconstitue devant les spectateurs les idées-forces de la réunion. Il explique dans l'interview en préface du texte de la pièce (publié aux éditions « L'échappée ») comment il a été surpris pas le professionnalisme des cadres d'EDF (le maître d'ouvrage de cet EPR) qui manifestement avaient préparé, au mot près, et « interprétaient théâtralement leurs interventions », avec en face d'eux l'amateurisme des associations et des particuliers qui s'élevaient contre le projet.

Si avec le personnage de Guillaumat, Nicolas Lambert va démonter le mécanisme de la décision politique (son côté occulte, secret, en dehors de toute démocratie participative), avec les personnages du débat public, il va pouvoir remettre, à sa juste place, à son bon niveau, ces tentatives de démocratie participative. Sur ce point, loin de moi l'idée de jeter à la poubelle le formidable progrès qu'a représenté la création de la commission nationale du débat public. En tout cas, Nicolas Lambert insiste à juste titre sur l'importance du lobbying du groupe EDF, comment cette entreprise pèse dans la décision publique. Par exemple par les recettes publicitaires qu'elle procure aux médias qui la traitent bien, par le poids électoral que représentent les agents de cette entreprise (en particulier pour le Parti communiste Français), etc.

Pour terminer, Nicolas Lambert porte un éclairage, intéressant et original, sur l'origine des attentats « terroristes islamiques » des années 80 en France. Il faut, au préalable, rappeler que l'usine de Pierrelatte (dénommée usine « Georges Besse » du nom de son créateur), produit un quart de l'« Uranium enrichi », combustible essentiel pour la totalité des centrales nucléaires de la planète. Cette usine, située en France dans le département de la Drôme sur le site nucléaire du Tricastin, est la propriété de la société « d'Eurodif SA », créée en 1973. Elle emploie environ 1 270 salariés. Au montage de ce projet, La France va demander à l'Iran (alors dirigé par « notre ami le Shah ») de participer à son financement. Ainsi l'Iran prêtait 1 milliard de dollars qui devaient être remboursés dès 1981, détenait 10 % de l'usine, pouvait prélever 10 % de la production annuelle et achetait deux réacteurs nucléaires à la France. En 1979, l’ayatollah Khomeini prend les rênes du pouvoir et exige le remboursement de la dette, la livraison des réacteurs et sa part de la production de l'usine. Devant le refus de la France, des attentats commencent à secouer le pays dès 1984 et se termineront au lendemain du 17 novembre 1986. Ce jour-là, à 20 h George Besse (alors président de Renault) est assassiné par Action Directe parce qu'il aurait licencié 34 000 salariés quand il était le patron de Péchiney. À 22 heures, la France (qui a compris le message) signe un accord avec l'Iran et rembourse 330 millions de dollars. L'Iran restera d'ailleurs actionnaire d'Eurodif jusqu'en 2012.

Je suis devenu un inconditionnel du travail de Nicolas Lambert. Voilà donc un spectacle de presque 2 heures, qui est une véritable « matière à penser ». D'aucuns pourraient parler de théâtre politique, mais ce n'est pas un gros mot. J'aime bien pour ma part la qualification de théâtre documentaire.

À voir absolument par les indécis quant à la nécessité de sortir du nucléaire et par ceux qui s'intéressent aux questions de l'élaboration de la décision publique et de la démocratie.

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