Pour mémoire, Ayn Rand, l’auteur du roman (de son vrai nom Alissa Zinovievna Rosenbaum) est né en Russie en 1905. En 1917, sa famille se réfugie en Crimée puis à Saint-Pétersbourg avant d’émigrer pour les États-Unis en 1926. Elle change de nom pour devenir Ayn Rand et part à Hollywood où elle écrit des scénarios, des pièces de théâtre et des romans. Son premier grand succès est The Fountainhead (La Source vive) en 1943, suivi en 1957 de Atlas Shrugged (La Grève) qui deviendra la bible des libéraux américains, puisqu’il raconte les malheurs d’un groupe d’entrepreneurs dans une société socialiste pré-totalitaire. À noter que ce premier roman « The Fountainhead » a fait l’objet d’un film sorti en 1949, réalisé par King Vidor « Le Rebelle (The Fountainhead) » avec Gary Cooper (Howard Roark) et Patricia Neal (Dominique Francon)

Je n’ai pas trop aimé cette pièce. La raison en est le propos de l’auteur, mais surtout le manque de distance critique et politique du metteur en scène sur le texte de Ayn Rand. D’ailleurs, dans le document de présentation du spectacle, Ivo van Hove, répondant à la question du rédacteur, l’explique clairement : « Évidemment je suis bien conscient que le roman se situe dans le système capitaliste et qu’il y a un enjeu politique autour d’Ayn Rand, [mais] j’ai voulu traiter le roman sans m’encombrer du contexte politique ». Les choses sont dites.

Nous voilà donc dans un monde libéral, avec un magnat de la presse (qui fait et qui défait les « people’s »), un architecte dans le vent (qui construit aussi du logement social : les pauvres ont bien le droit de se loger !) chez lequel travaille Peter Keating, jeune architecte ambitieux, mais dénué de talent. L’autre jeune architecte Howard Roark, copain de promo de ce dernier, est par contre talentueux, individualiste, égoïste et n’accepte aucune concession. Il est vrai que l’architecture est un art. Mais c’est un art dont les œuvres ne se font que « sur commande » (au contraire de ce qui se passe avec les autres artistes). Ainsi les architectes « normaux » passent leurs temps à négocier, faire des concessions entre l’objet qu'ils rêvent de construire et le désir de leurs clients. Certes, il y a concession et concession, adaptation aux besoins du maître d’ouvrage et dérive clientéliste. Mais pour cet Howard Roark, aucune discussion n’est envisageable et il ne cède rien. La conséquence est immédiate, il ne construit presque rien. Imbu de sa personne, rigide et autoritaire ses rapports avec les femmes sont eux aussi durs et sans concessions. Ainsi l’amour qui naît entre lui et la belle Dominique Francon relève plus dans un premier temps de la relation sado-maso que de l’amour. Là aussi, l’expression populaire « ça plie ou ça casse » trouve sa place.

Mais les enjeux du monde réel, l’acte de construire, peuvent-ils se situer seulement dans ce conflit bipolaire entre d’une part le talent, la beauté, l’absence de concessions, la rigueur, l’intégrisme, pas d’humanité et même un peu de fascisme et, d’autre part, le laxisme, la laideur, l’absence de valeur morale, le clientélisme et la corruption caractéristique d’un système libéral en état de décadence ?

Où situer, dans tout cela, la société des hommes pour lesquels l’architecte est censé construire ? Où est la nature (le milieu naturel), dans laquelle l’architecte construit ? Seule cette vision duale est proposée. Certes, on m’objectera que c’est le propos de l’auteur et que l’on ne peut le changer. Soit, dès lors on ne monte pas ce texte, soit on le monte, mais avec un regard critique. Il me semble qu’en passant d’un roman de 600 pages (écrit pendant la guerre et censé se situer en 1920) à une pièce de théâtre, cela ouvre des possibilités. Si Ivo van Hove se le permet sur le plan formel (on n’est manifestement plus en 1920!) et dans la mise en scène, il ne se le permet pas dans le contenu.

Que la forme soit magnifique est une chose, mais cela reste insuffisant pour enlever à ce spectacle un petit arrière-goût particulièrement ambigu.



La pièce :

The fountainhead (La source vive) d’après Ayn Rand
Durée estimée 4 h / Spectacle en néerlandais surtitré en français
Lieu : Cour du lycée Saint-Joseph
Dates : 13, 15, 16, 17, 18 et 19 juillet 2014 à 21 h.
Production Toneelgroep Amsterdam / Avec le soutien du Fonds Podiumkunsten, Ambassade du Royaume des Pays-Bas, Emmerique Granpré Moliere

Mise en scéne : Ivo van Hove
Traduction : Jan van Rheenen, Erica van Rijsewijk

Avec :

  • Tamar van den Dop,
  • Aus Greidanus Jr.,
  • Robert de Hoog,
  • Hans Kesting,
  • Hugo Koolschijn,
  • Ramsey Nasr,
  • Frieda Pittoors,
  • Halina Reijn,
  • Bart Slegers

Et les musiciens de Bl!ndman : Hannes Nieuwlaet,Yves Goemaere (percussions)

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