Pour le directeur de l'Odéon, l'exercice est plus complexe qu'il n'y paraît puisque la pièce va se jouer en vers (et pas dans une prose issue de la traduction) dans un autre lieu et avec de nouveaux comédiens. Ce dernier point est important parce que l'on connait sa capacité, comme metteur en scène, à laisser à ses acteurs une marge d'intervention dans le montage des spectacles.

Cette pièce de Molière est toujours d'une grande actualité. Elle aborde la question de l'intégrisme religieux. Qu'il soit catholique en Europe occidentale, protestant dans certains états américains, islamiste dans de nombreux pays du Moyen-Orient, etc. D'ailleurs, tout le monde se souvient du Tartuffe qu'Ariane Mnouchkine avait monté en 1995 à Avignon, qu'elle avait situé dans le décor d'un monde islamique. Mais l’intégrisme et la main mise qu'il met en place sur l'individu, peuvent prendre aujourd'hui d'autres formes, loin du religieux. Ces formes plus modernes on les nomme aussi sectes, « gourou » ou « coach », etc.

En fait, cette pièce tourne autour du pouvoir qu'a le père, Orgon (dont le rôle est interprété par Gilles Cohen) et de l'aide que lui apporte la religion, l'intégrisme (porté par le discours de Tartuffe ici Micha Lescot) pour asseoir ce pouvoir. Mais au final, ce n'est plus ce père qui le détient. Il a été détourné par et au profit de ce Tartuffe. Ce que dénonce Molière quand, à la fin, le manipulateur (hypocrite et intégriste) s'enrichit, lui qui promet la vertu à tous les étages. Il faudra que le reste de la famille piège le prédateur sous les yeux du père, la mère (Elmire que joue la belle Clotilde Hesme) jouant la « petite chèvre attachée au piquet » pour piéger le loup. Tel Saint Thomas, Orgon comprend enfin « Je l’ai vu, dis-je, vu, de mes propres yeux vu, ce qu’on appelle vu. » Certes, c'est trop tard, la famille est ruinée financièrement, mais elle est de nouveau rassemblée.


La pièce aurait pu se terminer là, mais Molière par une pirouette fait intervenir la police royale qui débarque quelques secondes avant la fin pour une « happy end ». L'envoyé du Roi explique que Tartuffe est en fait un escroc connu de ses services et que, grâce à cette affaire, il est définitivement démasqué. La famille n'est plus ruinée, le malfaisant est en prison. Le Roi (qu'il faut adouber), à travers ses services, est le véritable héros de la pièce ! L'affaire est emballée en quelques vers, tout est bien qui finit bien !

Si les pièces de théâtre majeures peuvent avoir plusieurs lectures, l’interprétation que fait Luc Bondy se situe clairement au premier degré. Il argumente le traitement réduit, local, du texte original : « La famille, c'est un modèle en réduction de la société. C'est ce qui me passionne. Chez Orgon, la famille est détériorée avant même l'arrivée de Tartuffe. Avant d'être un acteur du drame, Tartuffe est un évélateur. » Notre Tartuffe est un manipulateur et Micha Lescot, tel un serpent, se tortille de malfaisance, est mielleux à souhait et la joue très « gourou ». La journaliste Brigitte Salinot du Monde en rajoute : il « ressemble à un de ces idéologues frelatés qui savent qu'ils peuvent avoir une emprise sur plus faible qu'eux, et en jouent avec un cynisme désabusé ». Si de nombreux indices nous montrent que nous baignons dans le catholicisme (on se signe à tout propos), Tartuffe, lui, ne croit en rien et donc n'hésite pas à écraser son mégot dans un bénitier. La mère (Clotilde Hesme) subit de véritables assauts « sexuels » de la part de Tartuffe et avec la conquête de sa petite culotte par ce dernier, le metteur en scène nous ramène une fois encore à la dure réalité de la maltraitance. Le magnifique décor et les costumes actuels indiquent la volonté de Luc Bondy de montrer l'intemporalité de ce spectacle.

En tout cas, la lecture que fait Luc Bondy de ce Tartuffe est vraiment intéressante. Elle devrait faire date et mérite votre déplacement.

Mise en scène : Luc Bondy
Avec :

  • Gilles Cohen (Orgon),
  • Lorella Cravotta (Dorine),
  • Victoire Du Bois (Mariane),
  • Françoise Fabian (Madame Pernelle),
  • Laurent Grévill (Cléante),
  • Clotilde Hesme (Elmire),
  • Yannick Landrein (Valère),
  • Micha Lescot (Tartuffe),
  • Pierre Yvon (Damis),
  • Etc.

Odéon Théâtre de l'Europe : Ateliers Berthier
Jusqu'au 6 juin 2014.

Liens :

  • Un court reportage du « Tartuffe » d'Ariane Mnouchkine sur le site de l'INA.
  • La pièce sur le site web de l'Odéon