C’était pourtant une affaire bien mal engagée...

Tout commence le 7 mai dernier quand le « Canard enchaîné » nous révèle que la candidature de Bob Dylan à la Légion d’honneur aurait été refusée par le général d’armée Jean-Louis Georgelin, grand chancelier de la Légion d’honneur depuis juin 2010. Le général ne l’en jugerait pas digne, pensez donc, un pacifiste militant, un juif, contre la guerre du Vietnam et en plus un ex-drogué ! Même pas en rêve !

« Oui, ça me choquerait », déclarait quelques jours plus tard la blonde Marine Le Pen présidente du parti d’extrême droite « Front national » sur France 3 le 12 mai regrettant que la Légion d’honneur soit « distribuée à n’importe qui, n’importe comment ». Elle enfonçait le clou : « J’aime beaucoup Bob Dylan, mais il ne faut pas quand même pas exagérer. La cuisinière du président, la coiffeuse de Carla, les chanteurs qu’aime bien madame Filippetti, ça n’est pas ça la Légion d’honneur. C’est scandaleux pour ceux qui l’ont vraiment méritée ».

Le 2 juin 2013, le conseil de la Légion d’honneur (17 membres) tranche. Le général Jean-Louis Georgelin déclare au Monde  : « Madame la ministre de la Culture pourra prochainement remettre les insignes de la Légion d’honneur à Bob Dylan. Le conseil de l’ordre a en effet rendu un avis conforme au grand-maître, le président de la République ». Et de justifier son attitude précédente « J’avais, il est vrai, écarté une nomination directe sans délibération du conseil, ce qui arrive parfois s’agissant des étrangers qui, on l’ignore souvent, ne sont pas membres de l’ordre. J’estimais, en effet, que rien ne justifiait que l’on s’affranchisse de la procédure normale. » Belle volte-face !

Alors, que répondre à ces deux-là ? Peut être, leur rafraîchir la mémoire en leur rappelant le nom de quelques récipiendaires qui font désordre dans cet idyllique tableau des personnes honorées : Jacques Servier, Président du célèbre laboratoire qui fabriqua le Médiator, Robert Bourgi, porteur de valises pour l’UMP, Patrice de Maistre gestionnaire de la fortune de la riche Liliane, Ali Bongo, Président du Congo, Patrick Buisson, ancien rédacteur en chef de Minute et ancien conseiller du Président Sarko ! J’arrête, la liste est trop longue...

Bon, tout est bien qui finit bien et la brune Aurélie Filippetti nous fera un bien joli discours que je vous reproduis intégralement ci-dessous.

Les liens :


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Discours d’Aurélie Filippetti, ministre de la Culture et de la Communication, prononcé à l’occasion de la cérémonie de remise des insignes d’Officier de l’ordre de la Légion d’honneur à Bob Dylan.

Paris, le 13 novembre 2013,

Cher Bob Dylan

« J’entends chanter l’Amérique », écrivait Walt Whitman. Plus d’un demi-siècle après le plus grand des poètes américains, c’est à travers vous qu’elle chante. « Les voix longtemps muettes, les voix désespérées, proscrites ou méprisées », s’élèvent dans votre musique qui rallie tout un peuple avide de justice sociale et de liberté.

« Ma voix porte tous les combats de la terre », dites-vous. Héritier de Woody Guthrie et de Robert Johnson, enfant du Midwest rural et ouvrier, vous vous emparez d’une tradition musicale, le folk, dont les chansons, nées au plus profond du cœur de l’Amérique, sont enracinées dans les combats et les souffrances de la « République invisible ».

Au prix d’une audace qui ne laisse pas indifférent le public du Newport Folk Festival de 1965, vous troquez votre guitare folk pour une guitare électrique et contribuez ainsi à écrire l’histoire d’un raz-de-marée musical qui va électriser l’Amérique et le monde : le rock.

« The Times They Are A-changin », devient le refrain d’une jeunesse qui refuse d’accepter le monde tel qu’il est alors et exige le changement. Avec « Like a rolling stone », l’errance de cette pierre qui roule se fait le symbole d’une génération livrée à elle-même et qui, anonyme et inconnue de tous, ne sait pas où elle va... « Blowing in the wind », message d’égalité porté par le vent, donne le ton du mouvement pour les droits civiques. « Masters of War » partage, avec tout un peuple, la critique féroce de la guerre et du complexe militaro-industriel. « Hurricane », de l’album « Desire », une de vos chansons les plus connues en France, s’élève contre l’arbitraire d’une justice qui fait « vivre l’enfer à un innocent » ("A land/ Where justice is a game / An innocent man in a living hell »).

Autant de « Chimes of freedom », « carillons de la liberté », qui font dire à Bruce Springsteen que vous êtes un poète qui « libère les esprits » comme Elvis Presley a su « libérer les corps ».

Poète rebelle, vous êtes inspiré par les plus belles plumes de la dissidence, par le verbe incisif de ceux qui sont la voix des sans-voix, par la beauté fulgurante des vers des poètes insoumis : la génération Beat, Jack Kerouac et surtout Alan Ginsberg, les romantiques anglais, Keats, Byron aux idéaux radicaux et révolutionnaires, mais aussi les symbolistes français, Verlaine et Rimbaud. Vous dites d’ailleurs au sujet de ce dernier que son « je est un autre » a été pour vous une véritable révélation.

Inspiré par les symbolistes et les expérimentations poétiques de Ginsberg ou William S. Burrough, vous publiez un recueil de poésie en prose, « Tarantula », qui dévoile cette manière si personnelle et unique dans l’univers de la musique, que vous avez de manier les mots pour faire surgir des images vives et criantes de vérité.

De cette voix qui semble parler le langage de l’âme et partager nos plus profondes aspirations, une voix « capable de voir au cœur des choses la vérité des choses comme voir dans le métal et le faire fondre », vous chantez une époque hors du temps, « Time out of Mind ». Car ce qui fait votre succès, c’est ce renouvellement perpétuel, cette insaisissabilité qui vous caractérisent : « hier n’existe pas, dites-vous, il ne reste qu’aujourd’hui » (« There's only one day at a time here, then it's tonight and then tomorrow will be today again »). Et, comme pour faire écho à la célèbre formule de Rimbaud qui vous a tant séduit, vous chantez « je suis ailleurs » (« I'm not there »).

Chanteur de l’éternelle jeunesse et esprit libre, vous n’appartenez « à rien ni personne » (« I didn’t belong to anybody then or now »). Héros d’une jeunesse avide de justice et d’indépendance, poète dont l’esthétique parle au cœur des gens, votre voix est un cri de liberté, le signe de la puissance évocatrice des mots. Mieux que quiconque, vous incarnez, aux yeux de la France, cette force subversive de la culture qui peut changer les gens et le monde. Ce pouvoir des mots, de la musique, mais plus largement de toute expérience artistique, de faire tomber les murs et faire sauter les verrous de nos sociétés, de combattre l’obscurantisme et les préjugés.

Vous avez, cher Bob Dylan, une place toute particulière dans le cœur du public français. Parce que vous avez accompagné de vos titres, un mai 1968 dont nous aimons en ces lieux revendiquer une part d’héritage. Parce que vous avez durablement inspiré une scène artistique française qui se réclame de vous, comme Alain Bashung avec « C’est la faute à Dylan ».

Pour ce message empreint de poésie et de vérité qui s’impose toujours avec la même nécessité, pour cette injonction à ouvrir grand les yeux sur le monde, pour ces textes et ces mélodies qui inspireront durablement les générations à venir, pour cette invitation à ne pas se résigner et vivre la vie telle qu’on la rêve, c’est avec beaucoup de fierté et une très grande émotion que je vous adresse aujourd’hui les hommages de la République française, une République où la culture, l’art et les artistes ont toujours toute leur place. Une République qui aime à se dire que tous les artistes sont ses enfants, ici, maintenant, et demain.

Cher Bob Dylan, au nom du Président de la République, nous vous remettons les insignes d’Officier de l’ordre de la Légion d’honneur.