L’impérieuse nécessité d’une mutation de l’industrie aéronautique dans le cadre d’une bifurcation écologique.

Lors de ces quarante dernières années (entre 1970 et 2010), le développement de l’aviation civile dans le monde a été d’une telle importance que le nombre de voyageurs a été multiplié par 10 et le fret par 14. Certes le taux de remplissage des aéronefs s’est amélioré, certes ils sont moins consommateurs en carburants, moins bruyants, etc. Toutefois la forte croissance que nous avons connue va-t-elle se poursuivre ? Quand on sait que le prix du kérosène pèse d’une manière majeure (30 % de la charge d’exploitation) alors qu’il n’est frappé pour l’instant d’aucune taxe, on peut penser que ce modèle économique est fragile.


 

Mais plus encore : presque 4 milliards de passagers en 2019 et pourtant 90 % des hommes et des femmes qui peuplent notre planète ne sont jamais montés dans un avion. Un dernier chiffre : 1 % des usagers les plus riches, ont à eux seuls consommé 50 % des vols. Non seulement ce modèle économique est fragile, mais il est très inégalitaire. À noter que je n’ai rien dit de l’aviation d’affaires.

Actuellement, les émissions de gaz à effet de serre de l’aviation civile représentent entre 2 et 3 % de la production mondiale, autant que celles d’un pays comme l’Allemagne. Pourtant ce secteur voit toujours plus grand. Les constructeurs, Boeing et Airbus, basent leurs prévisions de production sur une croissance de 4 % par an dans les 25 années qui viennent ; ce qui conduirait à transporter près de 12 milliards de personnes en 2050 et à fabriquer, en conséquence, des dizaines de milliers d’aéronefs.

Puis voilà qu’arrive la pandémie du COVID qui d’une part plombe immédiatement le trafic. En 2020 le nombre de passagers chute de 66 % par rapport à 2019. Pas un seul continent ne sera épargné. Mais plus fondamentalement cela fait prendre conscience que rien ne sera plus jamais comme avant. Il nous faut repenser nos imaginaires conditionnés par la publicité des agences et donc le tourisme, premier moteur de l’augmentation du trafic. Demain le voyage sera basé sur la lenteur : aller moins vite, moins haut, moins loin. En tout cas limiter la croissance du transport aérien n’est plus une revendication, mais une obligation qui nous est faite d’agir pour que nous puissions continuer à vivre dans un monde habitable respectueux de l’environnement.

On peut raisonnablement envisager que cela va avoir un impact sur cette industrie au niveau national, mais bien sûr en Occitanie et entre autres sur les deux grosses entreprises de Figeac :

  • Ratier et ses 1 400 emplois, équipementier.
  • Figeac-Aéro avec presque 800 emplois, sous-traitant de fabrication en particulier pour Airbus.

Le collectif « Pensons l’aéronautique pour demain » originaire de Toulouse, composé de diverses organisations (CGT Coordination de l’aéronautique, ATTAC, Fondation Copernic, etc.) a beaucoup travaillé sur cette question, en particulier depuis 2020. Pour eux, pas d’alternatives : le trafic doit entamer une décroissance, afin d’atteindre les objectifs fixés par le protocole de Kyoto et les accords de Paris.

Pour que cela puisse être supportable pour les territoires, le collectif affirme que l’industrie aéronautique ne doit pas devenir une mono-industrie (en Occitanie, à Roissy, au Bourget, etc.). D’une manière concomitante doivent être préservés et défendus les autres emplois de ces bassins d’activité régionaux, l’environnement industriel et les savoir-faire. Globalement il convient de mettre en place petit à petit une reconversion et une diversification partielle de ces secteurs.

Parallèlement, pour réduire le trafic aérien, il faut entamer avec les citoyens une large réflexion sur :

  • Quels modes de déplacements, quels usages et impacts ?
  • Quels types d’avions souhaitons-nous faire voler et pourquoi ?
  • Quel sens voulons-nous donner à l’aérien, quelle cohérence avec les autres modes de transport à construire ?
  • Cela impose, bien entendu, un fonctionnement bien différent de notre société où de nouveaux rapports sont édifiés :
  • Apprendre à travailler collectivement à l’élaboration de projets. La conséquence est que chacun d’entre nous intègre la nécessité de s’impliquer.
  • L’interdisciplinarité doit être au centre des pratiques.
  • Mettre en place de réelles relations démocratiques dans les structures : les salariés et les citoyens sont légitimes pour décider de leurs orientations et de leurs stratégies.
  • Renforcer l’intervention publique, seule à même d’imposer une démarche industrielle aux grandes entreprises en planifiant et en synchronisant les activités du secteur, et organisant le territoire en conséquence et en incluant les critères écologiques dans les choix.
  • Favoriser le développement de l’économie sociale et solidaire et en particulier inciter la création de sociétés à fonctionnement démocratique (SCOP, SCIC, etc.)
  • Enfin, revoir la question de la coopération entre elles en rééquilibrant les relations donneurs d’ordre - sous-traitants.

En tous les cas des moyens humains et financiers doivent être dégagés.

Il convient par exemple de mettre en place un plan de reconversion partielle, en recensant les attributs du secteur : compétences des salarié·es, ressources matérielles, foncières, en équipements, etc. Ces attributs, individuels ou collectifs, pourront ensuite être analysés pour déterminer leur potentiel d’utilisation dans un autre domaine d’activité.

Au sein de chaque entreprise, les choix (souvent d’importance nationale et mondiale) doivent relever de la décision démocratique tant ils engagent l’avenir de l’humanité et de l’ensemble du vivant. Dès lors il convient de :

  • Donner aux citoyens et aux travailleurs le contrôle du partage de la valeur ajoutée pour un rééquilibrage en faveur des salaires et de l’investissement de long terme.
  • Créer une fiscalité incitative pour favoriser la transition.
  • Mettre en place des plans de soutien de l’État pour orienter les activités de la filière vers des objectifs écologiques.

Comme on le voit, le chantier est d’envergure et il faut s’y engager sans attendre.

Les liens :
– Le site du collectif PAD « Pensons l’aéronautique pour demain ». (https://aerodemain.org/)
– Diverses vidéos issues du « Forum social et environnemental de l’Aéronautique » organisé par l’Université Populaire de Toulouse le 10 octobre 2020 à la Bourse du Travail de Toulouse. (https://universitepopulairetoulouse.fr/2186)

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