La France connait des records de chaleur et, pendant ce temps-là, les élus du Lot accueillent le Tour de France ! Déni ou faute politique de nos élus locaux ?

La période de canicule est actuellement insupportable. C’est un fait irréfutable. Le journal Libération du 13 juillet 2022 nous interroge : « Dérèglement climatique, on continue comme cela ? De plus en plus fréquents, de plus en plus intenses, les épisodes de très fortes chaleurs, comme celui qui s’installe en France, imposent un changement de cap urgent. » C’est pour beaucoup d’entre nous une évidence. Pour nombre de décideurs de notre territoire, ce n’est pas leur problème, puisqu’ils ont accepté de faire passer l’avant-dernière étape (contre la montre) du Tour de France entre Lacapelle-Marival et Rocamadour. Cela me semble être une erreur politique qui montre leur incompréhension des enjeux climatiques.

Des manifestants pour le climat bloquent le Tour de France 2022...

Si j’en crois Wikipédia, la société « Amaury Sport Organisation » (ASO) ne s’occupe pas que du Tour de France. Elle gère aussi : « Liège-Bastogne-Liège », « Paris-Roubaix », « Paris-Nice », le « Rallye Dakar », le « Marathon de Paris », l’« Open de France », etc. Soit au total 250 jours par an pour 90 événements dans 30 pays. Le site internet de ASO précise que cette société est « spécialisée dans […] l’organisation, la médiatisation et la commercialisation de compétitions sportives ». Elle appartient au « Groupe Amaury », propriété de la famille Amaury. La partie presse c’est essentiellement l’Équipe (avec la chaîne de télévision du même nom), mais aussi « France Football », « Vélo Magazine », etc. À noter qu’elle participe financièrement au site de pari BWIN.fr. Le journal Les Échos nous explique que l’entreprise, d’un millier de salariés, est pilotée par Marie-Odile Amaury (présidente) : « toujours très discrète sur ses comptes, on sait tout juste que l’entreprise pèse 505 millions d’euros de chiffre d’affaires ».

Il faut dire que le Tour de France est une grosse « machine ». C’est le troisième événement sportif au monde, après les Jeux olympiques et la Coupe du Monde de football. Pas loin de 200 coureurs cyclistes, 2 300 voitures suiveuses, des camions techniques (service d’ordre, secours, presse, etc.), des bus, des hélicoptères, des avions, sans oublier les 10-12 millions de spectateurs qui viennent en camping-car ou en voiture. En conséquence 2 000 journalistes, consultants et photographes représentant 600 médias, dont 95 chaînes de télévision, rendent compte de l’événement et dès lors 23 000 policiers et gendarmes sont mobilisés.

Il dégage à lui seul un chiffre d’affaires estimé à quelque 150 millions d’euros. On évoque 3 grandes familles de recettes :

  • L’achat des étapes par les communes. On parle de 100 000 € par ville-étape, constituant 20 % du total. Est-ce de ce montant que Lacapelle-Marival a dû s’acquitter ?
  • Les versements des sponsors. Ils semblent en apporter 30 %. Il se dit que Skoda aurait payé 3,5 millions d’euros pour que ses véhicules équipent le Tour de France.
  • La vente des droits de diffusion représenterait 50 %. Les sponsors (de l’ordre de 33 marques) sont prêts à payer cher pour voir afficher leur enseigne toute la journée, pendant presque un mois, sur les écrans et dans l’espace public.

Maintenant que nous avons des idées plus précises sur le poids technique et financier de cet événement commercial, il convient d’en mesurer le coût environnemental.

Le site internet du Tour nous donne les chiffres : « Nous avons procédé à un nouveau bilan [carbone] en 2021, sur une base méthodologique identique à celle de 2013. La comparaison qui en résulte montre que les émissions ont baissé de près de 40 % par rapport à 2013, s’établissant à 216 388 tonnes d’équivalent-CO2 ». Ainsi donc les émissions de gaz à effet de serre (GES) sont évaluées par les organisateurs et c’est une bonne chose. Rappelons que ce calcul, qui reste théorique, se fait dans un cadre normé (ADEME) et en l’occurrence concerne un événement d’une durée d’un mois environ. La valeur annoncée ne veut rien dire en soi si l’on ne la confronte pas à quelque chose de plus évocateur. Il se trouve que dans une vie antérieure j’ai piloté le bilan carbone du territoire d’une ville de Seine–Saint-Denis de 36 000 habitants (presque deux fois la ville de Cahors) à l’aide de protocoles similaires fixés par des textes. L’exercice consistait à mesurer l’ensemble des émissions de GES pendant un an sur la totalité de sa superficie, par ses résidents, par les entreprises qui y sont implantées, par les véhicules qui y circulent (y compris sur le tronçon d’autoroute, 2 x 3 voies, qui la traverse), par les maisons qui y sont construites, par la nourriture qui y est consommée, etc. Les émissions de cette commun s’élevaient alors à 300 000 tonnes équivalent-CO2. Ainsi donc, le bilan carbone de l’édition 2021 du Tour de France 2021, d’une durée d’un petit mois, c’est 2/3 de ce que produit une ville de 36 000 habitants de la banlieue parisienne pendant une année  ! C’est beaucoup non ?

Mais ce n’est malheureusement pas tout, il me faut aborder la question du gaspillage et des déchets générés par l’opération. Il se dit qu’une vingtaine de millions de petits objets (les « goodies »), validés par l’organisation sont distribués, ou plutôt « jetés » depuis la caravane. Il s’agit essentiellement de gadgets en plastique, de mauvaise qualité, de faible valeur, fabriqués en Chine. Cette question des déchets semble être importante. Ainsi « la Communauté d’agglomération du Ventoux Comtat Venaissin a déclaré en 2012, avoir traité 20 tonnes de déchets, dont plus de 20 000 canettes et 30 000 bouteilles en plastique ramassées sur les pentes du mont Ventoux. » Il est vrai que cela est à la charge des communes. On est loin du principe « pollueur-payeur ».

Alors la question reste posée. Fallait-il accueillir le Tour de France dans le Lot à un moment où la Macronie commence juste à s’interroger sur la « sobriété » (rassurez-vous il n’a fait que ça !) ? Si j’étais élu (et je ne le suis pas), j’aurais défendu l’idée que non. Pourquoi ?

  1. Parce qu’il est indispensable de ne pas confondre ce spectacle — cette opération commerciale — avec le sport et le vélo. Si on veut promouvoir le cyclisme et les déplacements en vélo, on ne peut utiliser cette pratique machiste qu’est le Tour de France (eh, les filles, ils ont supprimé le Tour de France féminin en 2009, ça ne rapportait pas assez !). Et je ne parle pas du dopage…
  2. Parce que notre planète n’a plus les moyens de se payer ce type de « machin ». Et je pense la même chose pour les JO de 2024 à Paris (ou ailleurs !) ou les coupes du Monde de Foot (au Quatar dans des stades climatisés en sachant qu’on évalue à plus de 6 500 le nombre de travailleurs migrants ayant perdu la vie sur les chantiers de construction).
  3. Parce qu’il faut arrêter avec l’idée que ce genre de spectacle aurait des retombées positives en termes d’emploi et de tourisme dans le territoire concerné. Les jours de la représentation-compétition pourquoi pas, mais cela reste encore à prouver ? Si l’on veut que les Français viennent en vacances dans le Lot, l’augmentation des salaires (F. Ruffin me permettra certainement de le paraphraser !) est indispensable pour leur permettre de vivre décemment et prendre des congés, qu’ils trouvent des hébergements à des prix raisonnables, etc. Faire une semaine de « BUZZ » avec cet événement commercial ne règle rien - sur le fond - quant à l’enjeu territorial…

Pour ma part, je pense qu’il convient d’arrêter ce genre de spectacle médiatique, qui montre l’inverse de ce qu’il faut faire. Les élus qui cautionnent cela ne peuvent se prétendre écolos !

Tiens une dernière : sachant que l’étape se termine vers 17 h à Rocamadour, les coureurs remontent donc en avion à Paris pour être à l’heure du départ le lendemain ? Bien sûr c’est une question ! Ah non, c’est la réponse ?

 

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