Législatives 2022 dans le deuxième circonscription du Lot : Christophe Proença, dissident PS, ou la machine à perdre.

Le journal Libération du 14 juin dernier plantait assez bien le paysage de ces élections législatives dans ma région d’adoption : « Le ponte, la Nupes et la sortante. Dans la 2e circonscription du Lot, la campagne législative a tout du film de Sergio Leone. Un “western rocamadour” où les causses du Quercy ont remplacé Monument Valley en guise de décor. » Rappelons que pour comprendre les résultats d’un scrutin — celui des 12 et 19 juin 2022 en l’occurrence — il est essentiel de le faire dans le contexte politique du moment. Entre les élections de 2017 et celles de 2022, si le territoire (la deuxième circonscription) est le même, les forces politiques en présence les mêmes, la dynamique, l’actualité et donc l’issue sont différentes.

Plantons le décor. Premièrement le Lot est un département traditionnellement social-démocrate avec des figures locales historiques dont on va se prévaloir (le dernier étant par exemple Martin Malvy). Mais c’est aussi un territoire très républicain, l’extrême droite (FN et autres RN) y est très faible et l’abstention y semble la plus basse de France. En 2017, nous sommes dans une dynamique de renouvellement politique à droite avec l’effet Macron (le célèbre « en même temps »), l’échec de la sociale-démocratie et de Hollande. Cela explique entre autres le score inespéré de la jeune candidate de LREM, inconnue jusqu’alors, Huguette Tiegna qui au second tour remporte la circonscription d’une courte tête (53 %). Elle passe donc devant Vincent Labarthe, étoile montante, héritier désigné dans la pure tradition socialiste « hollandaise », bien intégré au territoire qui perd honorablement avec 47 % des suffrages.

En 2022 la situation politique est toute autre. Le succès de Jean-Luc Mélenchon à la présidentielle et le « coup stratégique » du « 3e tour » et du « élisez-moi Premier ministre » bouleverse la logique en place. Les forces de gauche du PS à la FI, en passant par le PCF, EELV et Générations, se rassemblent dans cet accord qui permettra la naissance de la NUPES. À droite, après des présidentielles calamiteuses, la « macronie » n’a plus le vent en poupe, le parti LR s’est effondré. Seule l’extrême droite a fait un bon score.

La députée sortante Huguette Tiegna, cruellement inexistante lors de son mandat, se représente malgré cet « handicap ». L’accord électoral de la NUPES avait réservé cette 2e circonscription à la FI et très naturellement Thierry Grossemy est désigné par les instances locales pour l’incarner. Mais c’est sans compter sur la « baronnie sociale-démocrate lotoise » qui refuse cette entente et investit Christophe Proença, Maire PS d’un village et vice-président de la communauté de communes « Cauvaldor ». Bien évidemment, il reçoit le soutien de Carole Delga, présidente socialiste de la Région Occitanie, de l’historique Martin Malvy, de la sénatrice Angèle Préville, de Serge Rigal président du conseil départemental du Lot, de Vinvent Labarthe du Grand Figeac, etc. Tout la famille est là pour le soutenir.

Regardons maintenant les résultats du premier tour des législatives de 2022 en les mettant en perspective avec ceux de 2017.

  • La prétendante LREM sortante (H. Tiegna) n’est qu’en seconde position avec 23,7 % des exprimés alors qu’en 2017 elle était première avec 44 % ! Cruelle déconvenue.
  • Le candidat de la NUPES (Thierry Grossemy) est en tête du ballottage avec 23,73 (mais juste devant, il y a 13 bulletins d’écart). Pour mémoire, en 2017, Pierre Dufour pour la « France Insoumise » ne faisait que 19,2 %, arrivait à la 3e place et était éliminé.
  • Christophe Proença (PS dissident) se retrouve troisième. Certes il fait plus de voix que Vincent Labarthe (PS) en 2017, mais un pourcentage bien inférieur (23,71 % contre 33,16 % en 2017).

Le taux de participation étant dans la circonscription important, ces trois premiers peuvent se maintenir. À la surprise générale, le candidat socialiste dissident ne se retire pas, malgré la demande expresse et publique des instances nationales du PS. L’accord né avec nouvelle union populaire écologique et sociale ne le satisfaisait pas. Il dit conserver son étiquette « socialiste » qu’il n’a pourtant pas le droit de revendiquer. S’exprimant sur ce sujet il confie à La Dépêche : « L’entente ne me convenait ni sur la forme ni sur le fond. Ça s’est fait très rapidement, et nous avons des points de divergences assez majeurs, sur l’Europe, l’OTAN, la laïcité, ou le monde économique. »

Comment « lire » et interpréter ce maintien :

  1. Il affiche un désaccord politique avec le regroupement des forces qui est en train de se faire pour offrir une alternative au pouvoir en place. Et ses « divergences majeures » ne concernent pas le programme de « l’Union Populaire » des présidentielles, mais avec celui issu de l’accord avec l’ensemble de la gauche qui tenait compte de la position du PS. J’en conclus qu’il est donc en rupture avec son parti.
  2. En faisant cela, il sait parfaitement qu’il va permettre la réélection de la députée sortante. Prétendre le contraire, tendrait à prouver qu’il ne maîtrise l’arithmétique et les additions. Seule Huguette Tiegna avait des réserves de voix (LR, les divers droites, le RN et « Reconquête »). Cela représente tout de même 9 000 électeurs au total, même si on se dit qu’il n’y aura pas d’automatisme dans les reports. Du coup son score va quand même progresser de 3600 voix. Pour ce qui est des 2 autres candidats, il y a des grignotages possibles (et ils ont eu lieu), mais rien de fondamental qui aurait permis à l’un ou à l’autre d’être largement en tête.

À noter que Proença va faire une campagne, peu brillante, il ne bénéficie pas du soutien du PS (ce qui reste un handicap) et il joue donc la carte du réseau des maires « socialistes » des communes de sa circonscription. Il ne parle pas des enjeux nationaux, il se déclare « lotois », « proche de chacun et à l’écoute de tous », il se dit « apaisé et raisonné » et dépasser « les clivages partisans ». Il n’a manifestement aucune vision de ce que peut être un député de la Nation. Il n’est que « lotois » et apparaît très vite comme « Macron compatible ».

Ainsi au final ce qui devait arriver, arriva. Certes le « passif » de Huguette Tiegna, une campagne « touristique » avec comme seul programme le « vide » de celui de Macron, ne lui permettra pas une victoire écrasante. Elle ne devance Thierry Grossemy le candidat de la NUPES que de 126 bulletins. Par contre, celui-ci bénéficie manifestement de l’élan provoqué par l’accord national, mais se fait voler un volume déterminant de voix de gauche qu’il était en droit d’obtenir si Christophe Proença s’était désisté.

Alors oui il faut le dire avec ces mots : l’attitude de Christophe Proença a permis la réélection de la députée sortante. Dans le passé, le président Macron a su remercier monsieur Launay (autre socialiste lotois historique passer à LREM), saura-t-il le faire avec Christophe Proença ?

Qui vivra, verra…

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