Le « vrai prix » des fringues achetées à « vil prix »…

J’ai fait une bonne affaire, j’ai acheté dans une boutique Zara (par exemple), un polo homme à 12 €… Pas mal non ? Mais en fait qu’est-ce que j’ai réellement acquis pour un montant aussi bas ? Surtout si je sais qu’un polo fabriqué en France, avec du coton cultivé en France (dans le Gers) coûte autour de 120 €. Effectivement on voit tout de suite qu’il y a un problème !

Les données statistiques à notre disposition tendent à montrer que le critère du prix d’achat est déterminant pour 74 % des Français interrogés. Ce secteur d’activité est soumis à une forte concurrence, en particulier dans les grandes surfaces qui représentaient à eux seuls 8 % du marché du vêtement en 2017. Cette bataille a également fait le succès des géants de la « fast fashion ». Ces Zara et autre H&M, qui semblent à leur tour, mis en danger par de nouveau venu comme l’enseigne irlandaise Primark. À noter que la commercialisation sur le net tire aussi les prix vers le bas.

Outre le gaspillage que cela représente, cette fabrication de fringues à bas prix n’est pas sans conséquence sur notre environnement.

L’ADEME nous donne quelques chiffres sur l’impact de la mode et du secteur textile, sur notre cadre de vie. Annuellement, on considère que se vendent 100 milliards de vêtements sur terre, soit 60 % de plus qu’il y a quinze ans. Cette industrie est le troisième le plus consommateur d’eau, la production utilisant à elle seule 4 % de l’eau potable disponible sur notre planète. Enfin 1,2 milliard de tonnes de GES (gaz à effet de serre) sont dégagées chaque année par le secteur d’activité, soit 2 % des émissions mondiales.

Cette mode « à bas prix » entraîne en plus une hyperconsommation évidente. On est clairement dans le « jetable ». Oxfam nous fournit quelques chiffres. En Europe c’est 4 millions de tonnes qui partent, par an, dans nos poubelles dont seulement 20 % sont recyclés (2/3 sont réutilisés et 1/3 sont transformés en chiffons ou en isolants) et 80 % sont mis en décharge ou incinérés. » Le site d’informations Novethic nous permet d’évaluer l’ampleur du gaspillage avec quelques données complémentaires. 70 % de notre garde-robe n’est jamais enfilée. Chaque année, un Français achète 9 kg de vêtements et en moyenne ne les porte que 7 à 10 fois. Etc.

Mais, je vais surtout m’attarder sur les conséquences sociales de cette hyper consommation. Un article de la RTBF calcul que pour une dépense de 29 euros :

  • 2,19 euros (8 %) rémunèrent le transport de la marchandise ou son entreposage.
  • 3,40 euros (12 %) pour la matière première.
  • 0,18 euro (0,6 %) pour le salaire de la personne qui l’a fabriqué.

D’après les chiffres avancés par un document du Parlement européen (2014), l’industrie du textile et de la mode employait de par le monde (2012) 75 millions d’individus. À elle seule la Chine en comptait 10 millions et le Bangladesh 4 millions.

J’aimerais pour terminer aborder la question Ouïghours que j’ai vraiment découverte à l’occasion de l’article que Rémi Selves (Amnesty Figeac, Président du Groupe de soutien ouïghour, reconnu par l’Institut Ouïghour d’Europe) avait écrit dans l’infolettre que nous publions avec les associations « Jamais sans toit 46 », les groupes de Figeac de « La Cimade » et d’« Amnesty International » et la LDH de Martel.

Les choses semblent évoluer, car le quotidien Le Monde du 3 juillet 2021, nous apprenait que « La justice française se penche sur le sort des Ouïghours en Chine. Le pôle “crimes contre l’humanité, crimes et délits de guerre” du Parquet national antiterroriste (PNAT) a ouvert une enquête, fin juin, qui vise le groupe espagnol Inditex (maison mère de la chaîne d’habillement Zara), l’enseigne japonaise Uniqlo, le français SMCP (qui détient Sandro, Maje et Claudie Pierlot) et la marque américaine de chaussures Skechers, pour “recel de crimes contre l’humanité”. Révélée, jeudi 1er juillet, par le journal en ligne Médiapart, l’ouverture de cette enquête fait suite à la plainte déposée auprès du tribunal judiciaire de Paris, en avril, par l’association de juristes Sherpa, le collectif Éthique sur l’étiquette, l’Institut ouïghour d’Europe (IODE) et par une victime ouïghoure. » Sont en cause « les conditions de fabrication des vêtements de ces enseignes dans des usines du Xinjiang et du Guangdong, où des Ouïghours sont contraints de travailler sans rémunération. »

Ainsi, on prend enfin la mesure de la mécanique répressive dans le Xinjiang, des violences sexuelles, des tortures, des disparitions, des stérilisations forcées, pratiquées dans ces usines chinoises où — de force — ils produisent des fringues. Pour mémoire, ces Ouïghours constituent un peuple turcophone, à majorité musulmane sunnite, habitant la région autonome Ouïghour du Xinjiang, au nord-ouest de la Chine actuelle. Aujourd’hui, l’accusation de génocide par la République populaire de Chine contre ce peuple est bien entendu portée par les exilés ouïghours, des ONG ainsi que plusieurs États.

On passerait à côté de l’essentiel si on ne prenait pas conscience que le Xinjiang (ou Turkestan oriental) est une pièce maîtresse du projet stratégique chinois « Nouvelles Routes de la soie ». Grand comme trois fois la France et regorgeant de matières premières, c’est dans cette province que pousse 85 % du coton chinois (20 % de la production mondiale), mais aussi dans laquelle les surfaces agricoles dédiées à cette culture augmentent le plus dans le monde. Cela a pour conséquence qu’en 2019, 70 % de ce coton était encore cueilli à la main ce qui nécessite d’importantes ressources humaines. On comprend alors l’intérêt pour l’État d’asservir au moins un demi-million d’habitants du Xinjiang issus de la minorité ouïghoure pour travailler de force dans les champs. Une fois ramassé, il faut transformer cette matière première, filer, tisser, assembler, coudre ces tee-shirts à bas prix que nous allons acheter. Comment faire ? Il suffit d’envoyer plusieurs centaines de milliers d’autres Ouïghours en camps de rééducation, baptisés « centres de formation », mais que nous pourrions dénommer usine de production ou lieu d’internement.

La logique néolibérale dans laquelle nous sommes nous maintient dans un cercle vicieux. Le profit maximum à court terme et la compétition sans merci — pudiquement « libre et non faussée » — y sont la règle. Tout concourt, y compris le salaire des gens tiré constamment vers le bas, à cette logique du prix le plus bas. Les entreprises sont les seules à y trouver intérêt. Au final c’est toujours le dernier de la chaîne qui en paye les conséquences qu’il soit agriculteur (et vend sa production moins chère qu’elle ne lui coûte), précaire (payé à la tache qui livre des colis), travailleurs sans papier (en situation d’asservissement) ou Ouïghours (en « centres de formation » pour fabriquer nos tee-shirts à vil prix), etc.

Le problème qui me semble se poser à nous, c’est que — sans en être parfaitement conscients — nous sommes complices de ce système et des conditions de vie imposées aux autres.


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