Nous sommes le 5 avril 2020 et je suis toujours confiné, depuis 20 jours maintenant…

Edgar Morin (@edgarmorinparis) a retweeté le 30 mars ce propos d’Aurélien Taché : « Être solidaire, c’est protéger l’ensemble des personnes présentes sur son territoire sans distinction. C’est ce que le Portugal vient de nous prouver. Et nous ? » Aujourd’hui, je voudrais évoquer le sort de ces gens « qui ne sont rien », migrants ou sans domicile fixe. Nos institutions semblent les ignorer (ou pire les maltraiter) et c’est certainement eux qui — au final — vont payer le prix fort.

En ce 5 avril, la pandémie progresse profitant des erreurs et des négligences de nos sociétés. « There is no alternative » (il n’y a pas d’autre alternative) nous disait Margaret Thatcher en 1980 pour nous convaincre que nous ne pouvions échapper à l’idéologie néolibérale. Le règne de la « libre entreprise » pouvait commencer, les notions de service public et de bien commun étaient ringardes et nos politiques réformaient l’État à marche forcée en cassant les acquis sociaux. C’est à ce moment-là que déboule notre petit virus, qui n’a rien d’un dangereux anarchogauchiste, qui s’en fout de la société des hommes et les ramène à la réalité. Nous en sommes au niveau mondial à plus de 1 million de cas recensés (1 254 464) et 68 184 morts. Pour ce qui est de la France, nous en serions à plus de 90 000 contaminés et 8 078 décès (5 889 à l’hôpital et 2 189 dans les EHPAD).

Dans un précédent billet intitulé « À sa frontière, l’Europe construit un “mur” pour se protéger des migrants », je vous expliquais comment l’UE s’enfermait dans son château fortifié, comment elle avait construit ces « hotspots » où s’entassaient les réfugiés en attente de « tri » (ayant pour vocation de « séparer le bon grain de l’ivraie »). Là encore, « mister Covid19 » déboule et la vie de ces gens devient un enfer.

Ce 2 avril dernier, un communiqué du réseau Migreurop (dont La Cimade est membre) dénonce « les réponses sécuritaires au Covid-19 qui exacerbent les violences aux frontières ». Et en particulier, évoque la situation du « Hotspot » de Moria, sur l’île de Lesbos qui « contient à lui seul 20 000 [personnes] pour 2 800 places. À l’intolérable surpopulation, au manque d’infrastructures sanitaires (eau potable, douches, toilettes) et de nourriture, à l’hébergement sous tentes qui se solde chaque année par des morts par hypothermie, aux incendies à répétition, s’ajoute aujourd’hui le Covid-19. » Ainsi le 22 mars 2020, le gouvernement grec a décidé le confinement forcé des exilés dans les camps et les hotspots : « Leur surpopulation rend la prévention de la propagation du virus pratiquement impossible [.../...]. Ces mesures les exposent sciemment à un risque grave et imminent de contamination. » Au passage le communiqué égratigne les autorités françaises qui ne font pas mieux et continuent de refouler les candidats à l’immigration vers l’Italie, alors que ce pays est actuellement l’un des épicentres de la pandémie. Le texte salue aussi l’initiative du Portugal et demande l’extension de cette décision dans toute l’Europe et cela de manière permanente. Ce qui était prévisible arrive enfin. Ainsi, Le Monde du 4 avril nous informe que « Vingt-trois cas de coronavirus ont été détectés, jeudi 2 avril, dans le camp de migrants de Ritsona, à une heure au nord d’Athènes, selon le ministère de la Santé ».

En France, le 24 mars dernier le gouvernement a fait évacuer, d’une manière spectaculaire, 700 migrants d’un campement d’Aubervilliers (le long du canal). Plusieurs rotations de bus (semble-t-il, sans précautions particulières) ont permis d’emmener les exilés vers des gymnases et des chambres d’hôtel. A priori, ces solutions d’hébergement — 80 à 100 personnes dans chaque lieu — devraient être maintenues jusqu’à la fin du confinement. Cela dit c’est probablement une goutte d’eau au regard du nombre d’individus dans la rue.

Pour terminer, un brin d’espoir avec cette initiative de députés français (dissidents LREM, PS, PCF et LFI) qui s’inspirant de la décision du Portugal, ont signé ensemble (ce jeudi 2 avril) une tribune pour demander la régularisation des migrants pendant la durée de l’état d’urgence. Ils expliquent avoir « déjà alerté plusieurs fois le gouvernement sur la situation dramatique des sans-papiers et des sans-abri. La gravité de la crise sanitaire rend encore plus cruciale la prise en compte de ce problème qui n’a que trop duré. »

Dans un article du 24 mars 2020 intitulé « Face au coronavirus, les SDF galèrent », deux journalistes de Reporterre nous décrivent les conséquences de la pandémie à Strasbourg. « “Que va-t-il se passer pour nous, les gens de la rue ?” À Strasbourg, les personnes sans-abri s’inquiètent : la plupart des centres d’accueil de jour sont fermés et certaines maraudes n’ont pas pu être assurées. Si certaines associations continuent leurs actions solidaires, entre 3 000 et 4 000 personnes seraient en situation d’urgence. »

La situation est d’autant plus complexe que tous les acteurs, habituellement à l’écoute, sont partiellement (voire complètement) absents. Le numéro d’urgence (115) ne répond pas obligatoirement. De toute manière les structures d’hébergement traditionnelles et les squats ne sont pas adaptés en raison de la promiscuité qui y règne. De nombreux services sociaux ont cessé leur activité du jour au lendemain et certains centres d’accueil de jour sont fermés. Les maraudes deviennent rares et difficiles à maintenir. Conséquence, les SDF restent dehors, alors que le mot d’ordre c’est d’être confiné.
Selon Louis Gallois, le président de la Fédération des acteurs de la solidarité, interviewé dans le Monde du 2 avril : « L’État a décidé de ne pas refermer les places hivernales, ce qui a évité de remettre plusieurs milliers de personnes à la rue. Il a ouvert 5 000 places d’hôtel et mobilisé des gymnases, mais, dans une situation d’épidémie, ils ne peuvent accueillir que pendant un temps très court. »

Bon allez, on reste confiné et on fait l’autruche ? De toute manière, un jour ou l’autre, il faudra bien faire les comptes ?

Les liens :

  • Le site worldometers qui tient le décompte mondial [et par pays] des personnes infectées et décédées en raison de la pandémie.

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