Dois-je être coupable de faire barrage au Fhaine, sans pour autant voter — comme en 2002 — à droite ?

Je me sens contraint. Les discours sont comminatoires et la pression forte. Il me faut — par avance — m’expliquer (me justifier ?), de ce que sera mon choix le 7 mai prochain. Aux élections présidentielles de 2002, nous étions dans une situation analogue (pas vraiment identique) au second tour : le candidat du parti fasciste se retrouvait face à celui de la droite libérale. Comme un bon petit soldat, convaincu de la justesse du concept de « front républicain », je participais ainsi à l’élection de Jacques Chirac qui l’emporta avec 82,21 % des suffrages ! Il n’a d’ailleurs tenu aucun compte de cette situation extraordinaire et de ce scrutin digne d’un régime soviétique. Je m’étais juré de ne plus recommencer !


Quinze années plus tard, après deux quinquennats de droite (Chirac et Sarkozy) et un social-démocrate (Hollande) les choses ont empiré. Le sous-emploi (au sens du BIT) est passé de 4,7 millions à 6,5 millions à ce jour. Dans la même période, le pourcentage du vote FN, qui était de 16,8 % en 2002 (4,8 millions d’électeurs) est aujourd’hui de 21,3 % (7,7 millions). La politique ultra libérale (et de « rigueur ») conduite n’a rien résolu. Les pauvres sont de plus en plus pauvres et les riches de plus en plus riches. Le service public a été cassé et privatisé, notre environnement dégradé, notre air et notre eau de plus en plus pollués, etc. Au bout de 15 années de promesses non tenues, de magouilles mises enfin au grand jour, le personnel politique n’est plus crédible. Le mécontentement gronde pour sortir de cette situation criminelle pour les gens et la planète. Mais l’oligarchie qui nous gouverne ne l’entend pas, ne l’écoute pas. On continue comme si de rien n’était. Une majorité s’exprime contre le référendum sur le traité européen, on réalise quand même cette Europe des marchés. Celui-là se fait élire (y compris par moi) pour combattre la finance ? Dans les faits il n’en fait rien, fait même le contraire et sort de son chapeau Emmanuel Macron en produit de substitution.

La sanction est tombée, une fois encore, le soir du premier tour. La droite minée par sa promesse d’une politique de casse sociale et par les affaires que traîne son leader se ramasse. Le candidat socialiste (au discours pourtant un peu différent de celui de son camp) n’arrive à rien, ceux qui devaient le soutenir rejoignant le digne successeur de Hollande. Ce dernier s’habille de « neuf », s’entoure de vieux, ratisse large (d’Estrosi à Hue), joue la carte « ni de droite ni de gauche », etc. Son programme n’est pas nouveau : c’est conduire la même politique que celle qu’il a faite quand il était ministre de ce président qui n’a toutefois pas osé affronter les suffrages. Le clan des fascistes, avec Marine Le Pen, ramasse la mise, surfant sur le racisme, la haine, mais aussi la peur de l’autre, le tout sécuritaire, la sortie de l’Europe, etc. Il faut dire que tout a été fait pour lui permettre d’être au deuxième tour. Quant à Jean-Luc Mélenchon, le candidat que je soutenais, il fait un très bon score, loupant d’un cheveu la place de second. Il souhaitait, avec sa « constituante » et la promesse d’une « sixième république » reconstruire un nouvel espace politique plus démocratique. C’était le seul à avoir pris la dimension de l’impérieuse nécessité de mettre fin au dérèglement climatique. Il voulait sortir de la logique néolibérale qui ruine notre pays.

Je vous pose la question : en quoi suis-je responsable de la montée du Front national ? Depuis plus de 40 ans, lors de toutes les élections, systématiquement, j’ai donné ma voix à la « vraie gauche ». Certes, parfois je me suis égaré et ai apporté mon vote à quelques « sociolibéraux » qui m’avaient promis de faire l’inverse de ce qu’ils ont fait. J’ai soutenu ceux qui combattaient la misère, le capitalisme et sa forme néolibérale, luttaient pour l’égalité, contre le racisme, pour la fraternité, contre les idées de la droite extrême et du fascisme, etc. Ceux qui me connaissent le savent bien. Pourtant, tout ceci a été vain. Aujourd’hui des amis, des collègues, ceux-là mêmes qui me traitaient d’utopiste, de « doux rêveur », qui ont défendu avec une belle constance cette politique qui nous a conduits à la situation actuelle, avec ce risque fasciste, m’interpellent. Ils me reprochent de ne pas appeler à voter Macron, celui qui veut détruire le Code du travail, augmenter la précarité, encore réduire les impôts des plus riches, casser le service public, privatiser à outrance, etc. ? Je le redis, ce n’est pas le vote blanc qui fait le lit du FN, c’est le taux de chômage, conséquence des politiques conduites.

Alors OUI, le 7 mai prochain, je ne donnerai pas ma voix à la candidate de la droite extrême (certainement pas), pas plus que je ne la donnerai au candidat des riches et du système néolibéral.

Macron n’est pas le remède à la montée du Front national, pas plus que Chirac en 2002 ne l’avait été. Ce serait même pire, car il fera encore progresser l’idée que l’alternative fasciste est raisonnable. La seule solution c’est la lutte quotidienne contre ce système économique qui nous entraîne droit dans le mur.

Mon combat, celui que je pense indispensable, va donc continuer avec les prochaines élections législatives. Il s’agit de faire en sorte que le futur président (ou présidente, qui sait ?) n’ait pas de majorité à l’Assemblée nationale, ne puisse gouverner et conduire cette politique qui ruine notre planète. Mon combat c’est aujourd’hui que mon prochain député soit antilibéral convaincu. Je le dis tout de suite, je n’apporterai certainement pas mon soutien au candidat socialiste qui a rejoint « En Marche ».

Permettez-moi, au final, de citer deux extraits de l’interview d’Edgard Morin par Nicolas Truong paru dans le Monde du 29 avril (je ne peux pas faire de lien avec cet article dont la lecture est réservée aux abonnés) :

  • « Macron devrait à mon sens mettre en question les cadres classiques dans lesquels il semble se situer naturellement : la subordination de la politique à l’économie, la réduction de l’économie à l’école néolibérale, l’excroissance du pouvoir de l’argent.
    Une des causes profondes du mal contemporain est l’hégémonie de la finance et des lobbies économiques non seulement sur la société, mais aussi sur la politique. »
  • « De toute façon, nous sommes dans l’aventure, cette élection est un saut dans l’inconnu. D’un côté, le déjà-connu, de l’autre, l’incertain. Il faut savoir que tout vote sera un pari risqué. L’abstention est elle-même un pari. Cette conscience doit nous donner vigilance et éviter bien des illusions et des déceptions. »


J’espère m’être bien fait comprendre. En tous cas j’ai aussi eu la volonté, en écrivant cela, d’insuffler un peu de peps à celle qui trempe parfois ses pieds dans la mer d’Irlande !

Commentaires

1. Le mardi 2 mai 2017, 10:29 par Debra

A vous lire un peu sur ce blog, je pense que vous êtes un homme sincère, intègre, et bienveillant, qui publie des points de vue réfléchis.
C'est pour cette raison que je vais vous demander gentiment pourquoi vous vous sentez obligé de rendre publique votre intention de vote, alors que l'institution de la République a été pensée afin de protéger l'intime conviction du citoyen au moment de choisir.
Cette intimité est importante, pour vous, en tant que citoyen, et pour la République, qui est basée sur l'idée de la représentation, et non pas la démocratie directe (phénomène qui n'est pas de même nature).
Publier veut dire rendre public. Etes-vous certain de vouloir VOUS rendre... si public ?
Cela ne me semble pas propice à l'heure actuelle, à un moment où les passions sont aussi violentes qu'elles peuvent l'être dans une civilisation où nous avons été grandement.. domestiqués, et réduits dans nos têtes, sans même nous en rendre compte.

Je partage votre perplexité, vos interrogations sur ce qui est l'événement majeur de cette élection : l'effondrement de l'opposition structurante "gauche"/ "droite" pour permettre au citoyen de se repérer dans ses allégeances, ses loyautés.
Un séisme.

Difficile de dire ce qui nous amène droit dans le mur, vous savez. Quand on a une forte poussée de fièvre, on a tendance à imaginer que le mal, c'est la fièvre, mais celle-ci n'est que le symptôme d'un mal souterrain qui doit être décelé, et interprété, après un travail de réflexion. Un symptôme peut avoir plusieurs significations, et plusieurs causes. L'hégémonie de la finance entretient des liens étroits mais subtils avec notre fichue tendance.. idéologique à sacraliser les chiffres (le numérique...), et notre très grande foi que seul le travail MONNAYE SAUVE, et doit sauver, TOUT le monde (le.. professionnalisme comme maladie, de mon point de vue). (Noter que la valeur du travail monnayé est réduite à sa mesure par... les chiffres, les chiffres, comme preuve dans la tête des gens.) Donc, l'hégémonie de la finance est le symptôme d'un mal beaucoup plus insidieux... dans les âmes, pour employer un vocabulaire provocateur. Et le contexte de ce qui nous brasse si violemment en ce moment ressemble étrangement à l'explosion révolutionnaire de l'Europe occidental autour de 1517, lors de la Réforme, dont c'est le 500 ème anniversaire cette année...

Nous entendons beaucoup de démagogie à l'heure actuelle, et il n'est pas toujours facile de la débusquer. De toute façon, il n'est pas facile de déterminer ce que nous vivons, et ce dont nous souffrons. Il est bon d'y penser, des fois, pour calmer.. nos passions, et résister à la très grande tentation d'enflammer les passions volatiles d'autrui.
Cordialement.

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