Mon iMac, l’obsolescence programmée et le système...

Il faut vous l’avouer, je suis partiellement tombé, après avoir quitté le monde Windows et mes relations passionnées avec Linux, dans l’univers d’Apple. Il y a quelques années j’ai craqué pour un iMac, bête de course achetée d’occasion à un ami cher... Le climat lotois ne semble pas lui avoir profité puisque sa carte graphique m’a lâché récemment.

Me voilà donc à faire le voyage à Toulouse chez le « concessionnaire » de la marque à la pomme. L’homme charmant qui me reçoit, en une phrase fait s’écrouler de son piédestal l’image que j’avais de la firme de Cupertino : « Votre iMac (un modèle relativement cher) a plus de 5 ans, passé ce délai Apple ne délivre plus de pièces détachées, en conséquence nous ne pouvons réparer votre machine ! » Que les fabricants chinois ou taïwanais de PC se comportent comme des voyous, je le savais. Mais que celui des ordinateurs luxueux et chers, capable de les insérer dans des coques en aluminium ait la même attitude que ses concurrents coréens « en plastique » me semblait une offense au bon goût ! Non, pas Apple, pas eux aussi ! L’homme me proposait alors, à voix basse, presque sous le manteau l’adresse d’une sympathique boutique de jeunes passionnés qui avaient eux des cartes graphiques (d’origine ?) et seraient capables de remettre en route ma bécane. La qualité de service de « Chez handy » était au rendez-vous et en quelques heures la réparation était faite. Il faut reconnaître que le fonds de commerce de ces jeunes gens semble être l’intervention sur des machines Apple anciennes dont le réseau officiel ne veut plus s’embarrasser !

Cet incident, dont à juste titre vous n’avez rien à faire, a eu pour autre conséquence de m’intéresser de plus près à « l’obsolescence programmée », notion dont je connaissais, il me faut l’avouer, pas grand-chose.

Si j’en crois Wikipedia, l’expression anglaise « planned obsolescence » semble avoir été utilisée pour la première fois en 1932 dans un texte de plusieurs pages intitulé « Ending the depression through planned obsolescence » (L’obsolescence planifiée. Pour en finir avec la grande dépression). L’auteur Bernard London, un riche agent immobilier new-yorkais, « regrette que les consommateurs aient pris l’habitude, à cause de la crise, d’utiliser un produit jusqu’à ce qu’il soit hors d’usage ». On devrait les obliger « à le rendre avant qu’il soit usé afin de mieux faire fonctionner l’économie. » Dans les années 50, il s’agit plus de convaincre l’usager de renouveler son produit le précédent « n’étant plus à la mode ». Manifestement la recherche du profit ne débouche pas encore sur l’idée de « provoquer volontairement l’obsolescence d’un produit », en limitant délibérément la durée technique de son fonctionnement. En 2012, dans un essai de définition, l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME) distingue l’obsolescence fonctionnelle « correspond au fait qu’un produit ne réponde plus aux nouveaux usages attendus, pour des raisons techniques (exemple incompatibilité avec de nouveaux équipements), réglementaires et/ou économiques » et l’obsolescence d’évolution qui « correspond au fait qu’un produit ne réponde plus aux envies des utilisateurs qui souhaitent acquérir un nouveau modèle du fait d’une évolution de fonctionnalité ou de design ».

C’est la loi du 14 octobre 2014 sur la transition énergétique qui va faire avancer les choses. Elle définit l’obsolescence programmée comme « l’ensemble des techniques par lesquelles un metteur sur le marché vise, notamment par la conception du produit, à raccourcir délibérément la durée de vie ou d’utilisation potentielle de ce produit afin d’en augmenter le taux de remplacement. Ces techniques peuvent inclure l’introduction volontaire d’une défectuosité, d’une fragilité, d’un arrêt programmé ou prématuré, d’une limitation technique, d’une impossibilité de réparer ou d’une non-compatibilité. » Du coup elle en fait un délit, assimilé à la tromperie. Les sanctions, en cas d’infraction constatée, prévoient jusqu’à deux ans de prison, 300 000 euros d’amende pour un individu et 5 % du chiffre d’affaires annuel de la société contrevenante.

L’avancée est majeure. Pour la première fois, cette pratique va être sanctionnée. France Nature Environnement (FNE) pense qu’il s’agit d’« un signal politique fort envoyé aux fabricants, aux distributeurs et aux citoyens ». Pour autant les spécialistes ne sont pas convaincus de son efficacité. L’avocat Arnaud Gossement admet qu’« apporter ces preuves ne va pas être évident » et Cédric Musso, de l’UFC Que Choisir de préciser « Nous aurions souhaité que le caractère intentionnel soit retiré de la définition. Car s’il n’est pas possible de le démontrer — en tout cas les ingénieurs de l’UFC n’y sont pas parvenus — cela réduit la portée du dispositif ».

Quelle qu’en soit la cause (qu’elle soit technique ou le résultat d’une mode) ou la volonté (intentionnelle ou pas), l’obsolescence de votre matériel (ménager, électronique, etc.) a plusieurs conséquences.

  • Premièrement, cela augmente d’une manière exponentielle la quantité de déchets. Un rapport publié il y a maintenant 6 ans par les Amis de la terre et le Centre national d’information indépendante sur les déchets (CNIID) expliquait « En 2010, un Français achète environ six fois plus d’équipements électriques et électroniques qu’au début des années 1990 et chacun se débarrasse annuellement de 16 à 20 kg de déchets électriques et électroniques (DEE) ». Aujourd’hui on estime qu’en France, 40 millions d’appareils électro­ménagers tombent en panne et ne sont pas réparés. Le recyclage pourrait être une solution. Malheureusement, seulement un quart environ de ces DEE le sont et une infime partie réemployée, selon le ministère de l’Écologie. Le reste est évacué comme de simples ordures ménagères ou s’en va, ni vu ni connu, dans les pays du Sud (de l’ordre de la moitié des DEE mondiaux).
  • Deuxièmement, cela a des conséquences sur l’emploi. Cette logique de consommation, du prix le plus bas, du tout jetable et de l’obsolescence rogne l’emploi par les deux bouts. Non seulement les produits sont fabriqués par des mains d’œuvre sous-payées, mais le fait de ne plus les réparer en rajoute. Ainsi le journal Bastamag estime que « Depuis 10 ans, la moitié de nos emplois de réparateurs a disparu ».
  • Troisièmement, dans le monde fini qui est le nôtre, cela n’est pas sans conséquence sur l’exploitation de nos ressources naturelles (plomb, nickel, argent, zinc...) et sur l’environnement. L’activité extractrice des métaux utilisés pollue l’eau, leur transformation menace la santé des riverains, etc. À l’heure où ces matériaux précieux se font rares, il serait bien de faire des efforts. L’ADEME de rappeler : « Dans la plupart des cas, prolonger la durée de vie d’un produit en le réparant permet des économies de matières premières plus importantes que celles liées à l’achat d’un appareil neuf même plus performant ».

Amusez-vous, comme moi, à chercher dans un « moteur » l’expression « ordinateur renouvelable ». J’ai trouvé pour l’essentiel des liens vers des banques qui proposent des « crédits renouvelables » pour vous permettre de changer régulièrement (tous les 2 à 3 ans) votre machine.

Tout un symbole, tout un système...

Les liens :

Commentaires

1. Le samedi 5 novembre 2016, 09:44 par Debra

Si on fait la critique de l'obsolescence, (je n'ajoute pas "programmé" pourquoi pas.. planifié ? pour l'instant, ça nous mènerait très loin), on commence à taper contre la société de consommation elle-même.

Derrière la pratique de jeter des objets au lieu de chercher à les (faire) réparer, il y a l'attitude oh combien.. moderne qui conspue la tradition et le vieux au profit (lol) du "nouveau". "Nouvelle" alliance, "nouveau" monde, "nouvel" homme, l'homme pensant peut constater que les effets du mot "nouveau" sont vieux comme le monde. Main dans la main avec cette attitude qui conspue le vieux, il y a celle de conspuer la.. CONTRAINTE de chercher le réparateur, de payer de l'argent à un réparateur de PERDRE DU TEMPS à chercher un réparateur, et faire réparer, se sentir DEPENDANT à l'égard d'un réparateur, tout cela venant à l'encontre de la pratique de tout acheter tout de suite, dès que le (pseudo) désir se fait sentir, afin de se sentir LIBRE COMME L'AIR.

L'argument massue contre la réparation : "ça coûte plus cher de faire la réparation que d'acheter du neuf". Je ne connais pas beaucoup de personnes qui sont assez... vertueuses pour payer la réparation quand elles peuvent avoir du "neuf" (peu importe si le neuf est toc, il a le souverain vertu d'être neuf).
Quand NOUS (le peuple, voyons...) parviendrons à nous sevrer de l'idée omniprésente qu'on se fait enc...ler en perdant de l'argent dans une démarche, les choses iront mieux.

Pour l'instant, je continue à entendre la sempiternelle litanie ci dessus dans la bouche de Monsieur et Madame Tout le Monde jusqu'à en avoir la nausée. Tant de conformisme idéologique est consternant à mes oreilles.

Pour Apple, la boite fait partie de l'énorme projet babélique par lequel NOUS (le peuple) nous asservissons au profit de notre pseudo désir de nous sentir connectés, (donc, moins seuls...) 24h/24, peur du silence et obligation à produire un vacarme assourdissant permanent. Tout cela... se paie. CHER. Comme à d'autres époques, nos outils nous colonisent, et parviennent souvent à nous aliéner et asservir plus efficacement que des maîtres en chair et en os.

Ça aussi, c'est vieux comme le monde.

Comme c'est vieux comme le monde notre incroyable aveuglement à cet endroit...

Oui, ce n'est pas positiviste ce que je raconte, désolée...

2. Le samedi 5 novembre 2016, 16:24 par Marinette

Très bon article René, merci !!

La discussion continue ailleurs

URL de rétrolien : http://blog.durandandco.org/index.php?trackback/752

Fil des commentaires de ce billet