Oligarchie 2 : Dans le 93 comme dans le Lot, « Les enfants ne sont pas des bilans comptables ».

Le modèle de société dans lequel nous baignons a complètement perverti notre capacité critique. La situation de crise durable, la baisse de nos revenus, nous amènent naturellement, dans notre quotidien, à faire des économies. Nous sommes obligés, par la force des choses, d’accepter cela,même si les efforts demandés sont importants. On nous a convaincus que pour l’État c’était la même chose, la même logique. Dès lors, la diminution des services publics (de la « masse salariale ») serait évidemment intéressante. Mais ce serait aussi une dégradation de la qualité du service rendu, une baisse des emplois et donc une augmentation du nombre de chômeurs. Dilemme, car tout cela nuirait gravement au bon fonctionnement de notre société.

Devant la préfecture de Figeac (Lot) le 21 février 2016

L’éducation et l’école sont pourtant essentielles dans cette situation de crise. Tout le monde s’accorde à dire qu’il s’agit d’un investissement à long terme. Mais le système libéral dans lequel nous vivons souhaite faire des économies sur ce qui est notre avenir et notre bien commun. Nous ne connaissons que trop bien leur objectif final : réduire l’État aux pures fonctions régaliennes (police, justice, défense, etc.) et privatiser tout le reste. Et donc, donner les rênes au monde des marchands.

La réduction des effectifs des enseignants est une des méthodes qui a été (et sera encore si l’on n’y met pas fin !) utilisée pour atteindre cet objectif purement comptable. Selon les chiffres officiels du ministère, le nombre d’agents de l’Éducation nationale et de l’Enseignement supérieur a diminué de 178 345 personnes entre 2000 et 2014. Si l’on ne prend en compte que les enseignants, leur nombre diminue à lui seul de 64 107 dans cette période ! La diminution la plus importante a été faite sous la présidence Sarkozy, puisqu’entre 2007 et 2012, 60 830 postes ont disparu, soit 94 % de la baisse totale. Comment s’étonner alors, que parmi ses multiples promesses, le candidat Hollande ait souhaité augmenter le nombre d’enseignants de 60 000 unités ! Mais, m’objecterez-vous, pendant ces 14 ans, quelle évolution de la population scolaire ? Entre 2000 et 2014, le nombre d’élèves (de la maternelle à l’enseignement supérieur) augmente de 3,76 % passant de 14,8 à 15,3 millions. Dans le secteur primaire, l’augmentation est du même ordre de grandeur et passe de 6,5 (2000) à 6,8 millions d’élèves ! Résumé : entre 2000 et 2014, la population scolaire augmente de l’ordre de 3,7 % et le nombre d’enseignants diminue de 6,4 % !

Pour les organisations syndicales, il est urgent de baisser sensiblement le nombre d’élèves par classe. C’est le cas pour le SNUipp-FSU : « De nombreuses études françaises et internationales […] livrent des conclusions éclairantes pour notre école : même si le lien reste complexe et lié aux pratiques pédagogiques, moins d’élèves par classe est égal à plus de réussite. […] Le rapport publié par l’OCDE indique qu’un grand nombre des pays ont intégré les résultats de ces études dans leur politique scolaire et ont engagé une baisse sensible des effectifs par classe au cours des quinze dernières années. A contrario, la France reste un mauvais élève. » En France, la solution ministérielle, pour résoudre ce manque d’enseignants, serait-elle de fermer les écoles rurales pour en affecter les maîtres là où les besoins s’en feraient sentir. Déshabiller Pierre pour habiller Paul.

Ainsi dans le LOT, le gouvernement ferme six écoles dans les communes de Vire-sur-Lot, Anglars, Condat (2 emplois retirés), Saint-Vincent-Rive-d’Olt, Le Boulvé. L’inspecteur départemental d’académie explique « Nous devions rendre six postes. C’était immuable. Dans une volonté d’équilibre, et en considérant que le Lot compterait 155 élèves en moins à la rentrée 2016 ». En fait, il s’agit d’un complexe jeu de chaises musicales : il retire 16 postes d’enseignants, en redistribue 10 et donc ferme 6 écoles. Si j’en crois le journal La Dépêche, c’est au total : « 18 postes [qui] ont été supprimés depuis 3 ans dans le Lot. L’inspecteur prévoit même 5 nouvelles suppressions pour la rentrée 2017. » Aujourd’hui, dans ce département, 3 communes sur 4 n’ont déjà plus d’école !

Devant cette situation, la riposte s’organise et des parents d’élèves, des élus et des citoyens du Haut-Ségala, après quelques manifestations, ont décidé d’occuper le devant de la sous-préfecture de Figeac pour plusieurs jours (la photo). Cette mobilisation n’est malheureusement pas la règle. Nombre de nos concitoyens ont complètement intégré cette logique de crise. Ils conçoivent parfaitement qu’il faut être économe, réfléchi, cohérent, « ne pas demander l’impossible », ne pas gaspiller, etc. Effectivement, le nombre d’élèves baissant, l’inspection a raison, il faut fermer des écoles. Les parents n’ont qu’à se déplacer et leurs enfants faire plusieurs dizaines de kilomètres pour aller en classe. Quant aux transports scolaires, ils sont encore aujourd’hui financés par les collectivités. Mais pourront-elles longtemps le faire dans cette logique de réduction budgétaire dont elles sont victimes ?

J’aimerais terminer ce billet, par une bonne nouvelle. Si j’en crois la presse : « Les sommes versées par les entreprises du CAC 40 à leurs actionnaires, sous forme de dividendes et de rachats d’actions, ont grimpé de 30 % l’an dernier à 56 milliards d’euros. » Tout le monde ne connaît donc pas la crise ! Notez toutefois que ces bénéfices redistribués ne sont que de 10 milliards inférieurs au budget 2016 affecté par l’État à l’Éducation nationale (65,72 milliards).

Elle n’est pas belle la vie ?

Commentaires

1. Le vendredi 26 février 2016, 11:15 par Debra

Je crois avec vous, que la pensée critique devient de plus en plus difficile dans notre contexte actuel.
Mais, si j'essaie de vous lire de manière critique, je vois que les écoles sont fermées à la campagne, les services publics sont réduits à la campagne, les médecins de campagne se font rares.
Donc, je conclus qu'une grande partie du problème vient de politiques sociales ? gouvernementales ? qui privilégient le lieu de la ville sur les campagnes, et qui privilégient surtout la ville comme lieu de travail pour le plus grand nombre.
Il s'agit d'un déséquilibre important entre population rurale et citadine.
"On" nous chante, avec les lendemains qui chantent, la possibilité que l'Homme s'installe majoritairement dans les villes, loin de ses sources de nourriture, de sa terre...et qu'il gère de très loin, et sur le mode industriel, les lieux qui assurent sa subsistance.
Si on y regarde de près, on constate que le mot "culture" a largement perdu son sens d'enracinement dans la terre matérielle, avec la nécessité de produire de la nourriture afin de permettre à l'Homme de manger, pour gagner de plus en plus de... terrain dans son sens métaphorique de ce qui nourrit l'esprit de l'Homme.
Si l'Homme ne vit pas QUE du pain, et des produits de la terre, il ne vit pas plus QUE de nourritures intellectuelles, artistiques, qui sont la plupart du temps, produites... dans les villes...
Un petit regard sur l'histoire du 20ème siècle nous renseigne sur le résultat des formidables tensions qui croissent quand il y a exode rural vers les villes, tensions qui finissent par exploser, pourrait-on dire.
J'espère que l'exode rural est en régression, bien que... je ne croie pas que nous pourrions l'apprendre dans les médias, tellement un renversement des... valeurs de la République (faite de CIToyens...) serait impensable à l'heure actuelle.

2. Le samedi 27 février 2016, 23:17 par René Durand

Bonjour et merci pour votre commentaire.

Mon objectif n’était pas d’opposer le développement urbain au « sous-développement » rural !

Sur ce premier point, je pense que l’hypertrophie de la région Île-de-France et sa richesse (rappelons-nous que ce territoire a le même PIB que la Belgique) jouent un peu trop le rôle de « pompe aspirante » par rapport au reste du territoire national. Un jour, dans une réunion de travail, j’ai utilisé le terme de « siphonnage » au grand dam de mes interlocuteurs. Il n’y a plus en France de politique d’aménagement territorial directive (comme du temps de la DATAR), la concurrence et la libre entreprise jouant le rôle d’aménageur.

Que ce soit en province ou en Île-de-France, il faut bien avouer que la densification urbaine est de loin préférable à l’étalement urbain, les fameux lotissements tant aimés des Français. Cela dit, en milieu rural cette question ne se pose pas en raison de la dispersion de l’habitat, mais il doit y avoir mille et un moyens de bien se comporter en matière d’émissions de gaz à effet de serre.

En fait, il s’agissait pour moi, qui vais quitter la Seine-Saint-Denis pour le Lot, de montrer la cohérence des luttes de parents d’élèves de cette banlieue qui se battent contre la fermeture des classes de leurs écoles, avec celles de parents de ces villages qui se battent contre la fermeture de leurs écoles. Ce qui m’a surpris, pour ces derniers, c’est la relative résignation de certains habitants. Une sorte de fatalisme que je mets volontiers sur le compte de l’idéologie ambiante.

Cette dégradation du tissu scolaire va effectivement de pair avec celle des services à la population (bureau de poste, gendarmerie, maison de retraite, etc.) et celle du nombre de médecins. Mais là aussi en région parisienne il n’y a pas égalité de tous en matière de couverture médicale, celle des quartiers de banlieue étant certainement équivalente à celle des villages du Lot. Si je connaissais les chiffres, j’écrirais bien quelque chose sur la disparité des quartiers de la région capitale.

À bientôt sur mon blog...

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