Alain Badiou : « À partir des meurtres de masse du 13 novembre »

Le 23 novembre dernier, Alain Badiou a donné, au théâtre de la Commune d’Aubervilliers, un séminaire suite aux meurtres de masse du 13 novembre. Profitant de cette « trêve des confiseurs », je me suis mis à regarder l’enregistrement vidéo qui en a été fait (disponible sur YouTube ICI). Je dois reconnaître que je n’avais encore jamais entendu une analyse aussi claire et lumineuse de ces dramatiques événements. J’ai décidé de faire une synthèse de son propos que vous trouverez ci-dessous.

alain-badiou_seminaire-post-attentas_20151230.jpg

Passé la nécessaire période d’affect, conséquence de ces terribles événements, Alain Badiou évoque trois risques principaux dans ce type de situation.

1. Le premier péril, c’est de donner à l’État, qui croit alors devoir jouer un rôle de représentation de la douleur collective, l’autorisation de prendre des mesures inutiles et inacceptables à son propre profit.

2. Le second risque c’est celui du renforcement des pulsions identitaires. C’est un sentiment naturel : quand elle est attaquée, « la famille » se renferme pour se sentir plus forte. On va alors se draper de tricolore. Pourtant, il ne faut pas oublier que des crimes de masse de ce type, tout aussi importants, il y en a régulièrement de par le monde. L’espace du malheur doit toujours être élargi à l’humanité tout entière, sinon se développe ce repli identitaire qui ouvre tout naturellement la voie à la vengeance. La tentation de la vengeance est une conséquence de ce renfermement et se termine toujours par un cycle d’atrocités. Nous allons à notre tour tuer ceux qui nous ont tués : « Nous sommes en guerre. »
Les propos du Président Obama, au lendemain de ces meurtres, sont à ce titre intéressants. Il nous explique que cet acte criminel n’est pas seulement un crime contre Paris, contre la France, mais aussi un crime contre l’humanité. Il faut reconnaître qu’il n’a pas de propos aussi fort, par exemple quand ces meurtres de masse se commettent en Irak, au Pakistan ou au Nigeria. Ces paroles sous-entendent qu’il n'y aurait donc crimes contre l’humanité que ceux perpétrés contre l’Occident. Cette idée réapparaît aussi sous une autre forme : souvent l’opposition sera faite entre les « barbares » et les « civilisés ». Ainsi des parties de l’humanité seraient plus humaines que d’autres. Ces discours sont bien entendu l’héritage de l’impérialisme colonial où seul l’Occident serait porteur de valeurs morales.

3. Le troisième péril c’est de faire exactement ce que les meurtriers désirent. Le but des assassins dans ce type de carnage, c’est de susciter dans l’entourage des victimes ce que le philosophe appelle un « sujet obscur », où ils se retrouvent à la fois déprimés et vengeurs. Tout cela fait partie d’une stratégie qui peut être qualifiée de « fasciste ». L’objectif de l’acte est bien de susciter, en retour, une réaction de vengeance violente.

Pour parer à ces trois risques, il faut « penser » ce qui est arrivé en partant de l’hypothèse que « rien de ce que font les hommes n’est inintelligible ». Dire que l’on ne comprend pas c’est toujours une défaite. On ne doit rien laisser dans le registre de l’impensable. Ce qui s’est passé n’est que l’un des symptômes d’une maladie plus grave du monde contemporain et Alain Badiou se met alors en demeure de le restituer dans un contexte plus large.

La démonstration d’Alain Badiou comprend huit étapes successives.

1. La structure objective du monde contemporain.

Depuis les années 1980, nous constatons le triomphe du capitalisme mondialisé. C’est ce que certains appellent le « néo-libéralisme », qui est à la fois la forme primitive et aboutie du capitalisme. C’est l’affichage sans retenue de l’idée que ce modèle économique est le seul viable. Il est maintenant déployé à l’échelle planétaire. En face de ce capitalisme décomplexé, sauvage, agressif et transnational, c’est le dépérissement des États-nations. C’est par exemple la dé-construction de toutes les tentatives de contrôle par ces États du capitalisme, de toute politique en atténuant les effets. Ainsi, c’est la « privatisation » des biens communs, des services, le détricotage de la législation sociale, la destruction méthodique du Code du travail, les déréglementations, etc. C’est une politique particulièrement agressive et violente. La reculade des gouvernements et des citoyens est ininterrompue depuis 30 ans. « Le libéralisme est libéré ». Parallèlement à son extension, son expansion, on assiste à une formidable concentration de ce capitalisme. Ainsi se créent des pôles d'une puissance transnationale bien supérieure à celle des États. Idéologiquement, cela s’accompagne du déracinement total de l’idée même qu’une autre voie est possible. Toute idée de reconquête idéologique sur ce système n’est pas et n’est plus envisagée. Il est surprenant de penser que le « modèle nostalgique » de référence soit le programme du Conseil national de la résistance ! Au final, dans ce système mondialisé, les États ne sont plus que des gestionnaires locaux ou, comme le disait Marx, des « fondés de pouvoir du capitalisme ».
Dans plusieurs parties du monde, de nouvelles pratiques sont alors apparues. Badiou prend comme exemple l’Afrique où dans certaines zones il n’y a plus de gouvernance structurée. Dans un premier temps, il y avait le colonialisme et un contrôle direct des États occidentaux, puis un système néo-colonialiste et la mise en place de gouvernements fantoches et corrompus. Aujourd’hui plus rien de cela : le territoire est déstructuré, il n’existe plus que de vastes zones franches tombées dans l’anarchie, mais où les affaires vont pouvoir continuer. Personne, par exemple, ne se donne les moyens d’écraser vraiment Daech : c’est tout compte fait une entreprise qui vend du pétrole, des œuvres d’art, du coton, etc., et il y a bien des gens pour acheter ces produits.

2.Examen des effets majeurs de cette structure sur les populations.

Il convient d’avoir une vision des conséquences de cette organisation du monde sur les populations en abandonnant, un instant, la dimension réduite du territoire national. La question fondamentale est celle des inégalités existantes : 1 % de la population mondiale possède 46 % des richesses et 10 % en possèdent 86 %. À l’autre extrémité, 50 % ne possèdent rien. Pour le dire autrement, il existe une oligarchie planétaire de 10 % de la population qui détient l’essentiel des richesses. À noter que 10 % de la population c’est en gros le poids de la noblesse sous l’ancien régime en France. Entre cette oligarchie (10 %) et les 50 % qui n’ont rien, il reste une classe moyenne, pilier de la démocratie, largement concentrée dans les pays dits avancés (l’occident), qui possèdent de l’ordre de 14 % des ressources mondiales. Ces gens-là n’ont pas envie d’être renvoyés dans le camp des démunis. Du coup, cette partie de la population est poreuse au racisme, à la xénophobie. C’est à elle, persuadée qu’elle est d’être dans le camp des civilisés, que l’on va demander de défendre « des valeurs » face aux « barbares ». On peut alors comprendre comment les attentats de novembre sont vécus par cette classe moyenne comme une « crise de civilisation ».
Enfin, il y a de l’ordre de 2 milliards de personnes dont on peut dire qu’elles sont comptées pour rien aux yeux du système économique. Ils sont au-delà des démunis. Ils ne sont ni « consommateurs » ni « force de travail ». C’est, dit le philosophe, « comme s’ils n’existaient pas ». La grande crainte c’est « l’invasion » de ces gens-là. En fait pour cette partie de la population, le système capitaliste est incapable d’en valoriser la force de travail. Il ne peut pas leur en donner, car le système ne veut pas diminuer la durée du travail. Si on regarde maintenant la répartition géographique, on constate que ces gens qui ne « comptent pour rien » sont effectivement dans ces zones de grand vide politique laissé en déshérence, gouverné par des bandes de gangsters fascistes.

3. Les subjectivités typiques de notre monde.


Il en distingue trois :
– La « subjectivité occidentale », c’est la subjectivité de la classe moyenne qui se partage ces 14 % des ressources mondiales et qui est traversée par une contradiction. D’une part, ils sont très contents d’eux-mêmes, porteurs d’une arrogance historique, ils pensent être des privilégiés. « Leurs modes de vie ne se négocient pas ». D’autre part, ils ont très peur de devoir partager avec ceux qui n’ont rien, mais aussi de voir leur niveau de vie baisser en raison de la gourmandise grandissante de l’oligarchie (paupérisation des classes moyennes). Dès lors les gouvernements occidentaux vont savoir utiliser cette contradiction et la peur engendrée par la masse des plus démunis.
– Considérons maintenant la masse des populations démunies, exposées au spectacle de l’aisance et de l’arrogance des classes moyennes, et cela dans un environnement sans issue politique. Le résultat c’est une immense frustration, un mélange classique d’envie et de révolte. Du coup leur subjectivité c’est le « désir d’occident », devenir comme la classe moyenne sans pour autant en avoir les moyens. C’est une partie de la raison du flux migratoire.
– L’alternative, dans cette situation, c’est le désir de revanche et de destruction. C’est ce qu’il appelle la « subjectivité nihiliste » : le nihilisme de celui qui n’est compté pour rien. Elle se constitue bien entendu contre le « désir d’occident ». Ces deux désirs sont bien entendu appareillés, ils sont tous deux présents et antagonistes.

4. Les figures contemporaines du fascisme.


D’une manière générale, on peut appeler fascisme la subjectivité populaire, générée et sus-citée par le capitalisme, soit en raison d’une crise systémique grave (années 30), soit en raison des limites structurales du capitalisme mises en évidence par la mondialisation. C’est ce qui se passe aujourd’hui. Dans les deux cas, on impute à l’autre l’incapacité du système à satisfaire ses désirs. Ce fascisme est dans notre cas, un « désir d’occident » refoulé, dénié et mortifère. Il faut admettre que ce fascisme, comme la mafia, s’intègre parfaitement au système capitaliste : rappelons-nous que Daech est aussi une grande firme commerciale ! Il est évident que certains États font du commerce avec ces groupes islamiques.
Une des questions posées est de savoir comment cela peut attirer des jeunes sans perspectives, à la marge de nos sociétés « occidentales ». Il s’agit d’un côté d’un mélange d’héroïsme sacrificiel et criminel et d’un autre côté de touches de satisfaction occidentales (argent, pouvoir, filles, etc.). Il faut par exemple savoir que Daech paie assez bien ses hommes de main. À la fin, force est de constater que la religion islamique ne joue qu’un rôle de liant entre ces frustrés.

5. Les composantes des événements du 13 novembre.

Les tueurs du 13 novembre sont de jeunes fascistes, issus de l’immigration ouvrière. Alain Badiou va d’ailleurs les comparer aux jeunes miliciens fascistes des années 1940. Si dans un premier temps il n’y a pas chez eux de doctrine politique, ils vont rapidement être captés par la politique. Ils pensent être des anti-Occidentaux alors qu’ils ne sont que de purs produits d'un capitalisme mondialisé incapable de prendre en charge, de nourrir la population mondiale. On ne peut pas qualifier les actes du 13 novembre d’attentats. Réservons ce mot : attentat, aux actions des résistants au régime nazi. Ici nous avons des actes nihilistes, qui ne sont pas structurés, pensés dans une vision globale d’actions réfléchies. Dans leur cas il s’agit « de se faire cramer » en entraînant la mort du plus grand nombre : leur vie ne compte pas, celle des autres non plus. Il s’agit de meurtres de masse dans lesquels le meurtrier s’inclut. Si le mot « barbare », employé à tort, intègre l’idée « de tuer pour rien », les frappes occidentales par les drones sont bien plus meurtrières.avec leurs victimes collatérales. Par exemple dans la dernière opération militaire à Gaza, on compte 2 000 morts, dont 450 enfants.

6. La réaction de l’État et le façonnage de l’opinion publique autour des mots France et Guerre.

Si les États, comme on l’a vu, ont des actions très secondaires dans la direction du monde, ils ont une fonction de gestion de leurs populations locales. Ils ont pour mission de faire en sorte que cette population réagisse correctement, dans la bonne direction. Dans le système libéral, la fonction essentielle d’un État comme la France, c’est de discipliner sa classe moyenne. C’est spectaculairement l’œuvre de cette « gauche » au pouvoir qui sait bien faire cela. En janvier, après « Charlie », le gouvernement avait joué la carte de la « laïcité républicaine », en novembre il s’agit de regrouper les français autour de l’idée que nous serions en « guerre ». Si quelque chose devait singulariser notre pays, c’est plutôt l’idée révolutionnaire, de « républicaine » en 1789 jusqu’à « gauchiste » dans les années 1970. En tout cas, ce ne sont pas les barbares qui ont déclaré une guerre, mais c’est l’État français qui est allé, à la remorque des firmes et des Américains, participer à des conflits impériaux bourbeux, détruisant les systèmes en place issus du néo-colonialisme et laissant derrière eux un vide politique et une situation catastrophique.

7. Construire une pensée différente en rupture avec celle proposée.

Comment dans ces conditions construire une pensée différente ? A cette vision nationaliste, il conviendrait de substituer une pensée transnationale qui soit à la hauteur de la mondialisation capitaliste. Il faut arrêter de penser que les capitalistes sont nationaux. Leur terrain de jeu c’est le monde. Les citoyens doivent être capables, eux aussi, de se mettre en situation, de se penser dans un cadre transnational. Il faut se désintéresser de cet État qui est moribond, démonté, vidé de toutes ses fonctions essentielles par le libéralisme.

8. Les conditions d’un retour à la politique d’émancipation.

Notre mal vient de plus loin que l’immigration, que l’islam, que le Moyen-Orient dévasté, etc., notre mal vient de l’échec historique du communisme. Par communisme, le philosophe entend le nom historique qui a été donné à une pensée stratégique disjointe au système capitaliste. Il existe ici et là des potentialités pour construire quelque chose de nouveau comme par exemple un prolétariat nomade international, de nombreux intellectuels disponibles pour construire une pensée neuve. Enfin, il y a une jeunesse qui en l’absence de propositions émancipatrices risque d’être désorientée.


En tout cas, je partage assez la conclusion d'Alain Badiou : « force est de constater que le temps presse... »

Les liens.
  • Alain Badiou sur Wikipedia.
  • La vidéo « À partir des meurtres de masse du 13 novembre » sur YouTube.

La discussion continue ailleurs

URL de rétrolien : http://blog.durandandco.org/index.php?trackback/607

Fil des commentaires de ce billet