Air France qui pleure, ADP qui rit et l’État qui laisse faire !

Le système de pensée néo-libérale perfuse manifestement l’ensemble des structures de l’État. Nos gouvernants sont atteints et infectés. Ils ne sont manifestement plus en charge de l'intérêt général et du bien-être du plus grand nombre, mais de l'intérêt « ego centré » des entreprises et des caisses de Bercy. En marge des événements qui ont accompagné l'annonce de la vague de licenciements à Air France-KLM, l'observation du rôle des différents acteurs du secteur me semble pertinente. Il s’agira de montrer comment l’incohérence de petites politiques à courte vue, la recherche de bénéfices immédiats et sans éthique peuvent conduire à un désastre. Démonstration ?


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Un certain nombre de politiques conduites par l’État sur le plan international n’ont pas été sans conséquence sur le trafic aérien et la santé d’Air France-KLM. Détaillons certaines d’entre elles et mettons en perspective leurs conséquences sur son chiffre d'affaires :

  • Taxe de solidarité sur les billets d'avion (dite « taxe Chirac »). En 2014, le groupe Air France-KLM a déboursé 71 millions d'euros pour une taxe créée par Jacques Chirac pour financer la lutte contre le sida, le paludisme ou encore la tuberculose via l'organisation internationale Unitaid. Si cette taxe représente 64 % des recettes de cette organisation, il faut savoir que la France contribue à elle seule à 94 % d'Unitaid.
  • Droits de trafic des compagnies du Golfe. Ces droits, dénoncés dès 2010 par l'ex-PDG d'Air-France KLM, Jean-Cyril Spinetta, sont attribués à des compagnies comme Emirates ou Etihad. « En captant les trafics européens [ces compagnies] importent chez elles de l'emploi et exportent chez nous du chômage ». François Asensi, député Front-de-Gauche de Seine-Saint-Denis nous explique même dans un de ses courriers que : « de nouvelles fréquences aériennes long-courrier [ont été attribuées] à la compagnie Quatar Airways en échange de la vente des avions Rafale à ce pays. »
  • Subventions publiques touchées par les compagnies du Golfe. Dans une étude révélée en février dernier par Le Figaro, cet organe de presse nous apprend que « les trois plus grandes compagnies des États-Unis (American Airlines, United et Delta) ont chiffré à 42,3 milliards de dollars le montant cumulé des subventions publiques reçues par Etihad, Qatar Airways et Emirates au cours des dix dernières années. Un rapport contesté par les trois compagnies du Golfe, Emirates ayant même publié à l'époque un contre-rapport dans lequel elle rappelle notamment qu'elle a contribué à créer 85 100 emplois en Europe. »

La politique française en matière d'aviation civile s'organise autour de 2 grandes entreprises aujourd'hui privatisées : Air France-KLM et Aéroports de Paris.

  • Aéroports de Paris est l'entreprise (privatisée en 2005) qui construit, aménage et exploite, entre autres les plates-formes aéroportuaires de Paris-Orly, Paris-Charles-de-Gaulle et l'aéroport d’aviation d'affaires du Bourget. C'est le deuxième groupe aéroportuaire européen pour le chiffre d'affaires après British airports authority (BAA), et le premier groupe pour le transport de fret et de courrier. Propriété à 50,6 % de l’État, son chiffre d'affaires en 2014 de l'ordre de 2,79 milliards d’euros (+ 1,3 %) et son résultat net de 402 millions (+ 33,3 %) font d’Aéroports de Paris la plus rentable des entreprises de la filière aéronautique. Un souvenir quand même de la privatisation de ce groupe : à l'époque l’État a donné à ADP les terrains d’emprise de la plate-forme (propriété du contribuable). Gratos ! Rappelons aussi que l’aéroport de Paris-Charles-de-Gaulle a été structuré pour être le Hub d’Air France-KLM.
  • Le groupe Air France-KLM est une alliance franco-néerlandaise regroupant plusieurs entreprises de transport de passagers (Air France, KLM, Transavia et HOP), de fret (Air France Cargo et KLM Cargo), de maintenance et d’entretien (Air France Industries et KLM Engineering & Maintenance), de fabrication de repas (Servair), etc. C’est le quatrième transporteur aérien mondial et le deuxième Européen derrière Lufthansa. Société d’économie mixte en 1933, elle est nationalisée en 1945, de nouveau privatisée en 1999 et fusionne avec KLM en 2004. Aujourd’hui l’État possède 17,6 % de l’entreprise. En 2015, le groupe semble renouer avec les bénéfices (entre 500 et 700 millions) après six années de pertes consécutives (2,5 milliards d'euros de pertes cumulées). À noter qu’Air France-KLM a bénéficié au total de 109 millions d’euros de Crédit d’impôt compétitivité emploi (CICE) dont 66 millions pour la seule année 2014 !


Depuis quelques jours, commence à émerger dans la presse l'idée qu'il faudrait aussi chercher dans les bons résultats d'ADP des raisons aux difficultés d'Air France-KLM. Effectivement, les compagnies aériennes payent au gestionnaire des redevances liées aux services rendus à la fois pour les aéronefs (dégivrage, stationnement, etc.) que pour les passagers (bagages, accueil, parking, etc.). Ces redevances sont très importantes : elles sont par exemple le double de celles payées à Amsterdam Schiphol. En plus, une hausse de 1,75 % par an de ces redevances est envisagée pour financer plus de 3 milliards d'investissements d'ADP. Médiapart nous apprend qu'« à elle seule, la compagnie (Air France-KLM) a versé quelque 400 millions d’euros de redevances en 2014, soit la moitié environ des redevances perçues. » Pour ce qui est des autres recettes du gestionnaire, elles proviennent des services et prestations mises à disposition sur la plate-forme. Tout est en location et ADP est rémunéré pour les hôtels, les bureaux, les commerces, les parkings, les télécoms, etc. Tout cela étant géré par des filiales d'ADP, mais sur le fond, elles dépendent du nombre de passagers amenés par les compagnies. Enfin, Bruno Le Roux, président du groupe socialiste à l’Assemblée, dans un rapport de novembre 2014 sur la compétitivité du transport aérien français, nous apprend par exemple que l’État a choisi de faire payer aux compagnies aériennes toutes les missions de sécurité qui normalement lui incombent.

Pour renouer avec le profit, la direction d'Air France-KLM dévoilait, le 5 octobre dernier, des mesures d'économie avec une réduction de 10 % du réseau long-courrier entraînant 2 900 suppressions d'emplois, et pour la première fois, des licenciements secs de pilotes.

  • Adieu donc le plan précédent « Transform 2015 » dont le personnel au sol avait fait les frais. Succédant à Jean-Cyril Spinetta, Alexandre de Juniac (ex-directeur de cabinet de Christine Lagarde à Bercy) prenait la direction du groupe en 2011. Premières actions : gérer le départ de milliers de salariés dans le cadre de « Transform 2015 ». Le Monde nous explique que celui-ci prévoyait « 20 % d'efficacité économique supplémentaire, à travers 2 milliards d'euros d'économies ».
  • Bonjour « Perform 2020 » le nouveau plan social. Dans une première version, la direction demandait un nouvel effort de « productivité de 17 % » soutenue, quelques jours plus tôt, par Manuel Valls : « Tout le monde doit faire des efforts, et bien sûr les pilotes au premier chef. » Devant le refus de ces derniers, passage en force à un plan alternatif d'économies plus sévère. Les abandons de lignes envisagés faisant baisser le nombre de passagers, il faut tailler dans le vif. Parmi les 2 900 emplois supprimés : 300 pilotes, 900 hôtesses et stewards et 1 700 personnels au sol.

Les questions posées par cette affaire relèvent autant du fond que de la forme. Soyons clairs, je n’ai pas obligatoirement envie de sauver le transport aérien civil et les méthodes qui sont les siennes. Les émissions de gaz à effet de serre de ce modèle économique exécrable avec sa dérive « Low Cost » sont majeures. Je ne partage pas cela et je ne le défendrai pas.

Par contre, il me semble important de mettre le doigt sur les aspects pour le moins contradictoires des décisions (décrites ci-dessus) et dont le personnel fait les frais. Cela ressemble quand même à un vaste échec de l’État et des politiques ultra-libérales conduites par ses gouvernements.

Tout cela est-il le résultat d’une politique de « gauche » ? Non décidément, les six salariés d’Air France-KLM injustement arrêtés à leur domicile (comme de vulgaires trafiquants de drogue) par les policiers de la police de l’air et des frontières (PAF) doivent être libérés. Par contre les personnes responsables de ces politiques calamiteuses me semblent devoir être inquiétées.

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