« Femen » et féminisme : Le corps des femmes comme arme de combat ?

Cela faisait plusieurs mois que je voulais écrire un article sur la question des « Femen ». La dernière irruption de nos activistes au « salon de la femme musulmane 2015 » de Pontoise va donc servir de déclencheur. La question pour moi ne sera pas de traiter de ce salon, ni de la manifestation du 1er mai du FN où elles firent aussi leur apparition, mais de la pertinence des modes d'action mis en œuvre. Que faut-il en penser ? Après lecture de nombreux articles, de nombreux avis et après de nombreuses discussions avec des proches, je reste partagé !

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La liberté d'expression existe dans notre pays. J'ai le droit d'être athée, militant même. Si j'en crois Wikipedia : « L’athéisme est une attitude ou une doctrine qui nie l’existence de quelque dieu ou divinité que ce soit .../... C'est une position philosophique qui peut être formulée ainsi : il n'existe rien dans l'Univers qui ressemble de près ou de loin à ce que les croyants appellent un dieu, ou Dieu. » Cette définition me convient parfaitement. Si les églises ont le droit de manifester pour leur croyance, j'ai aussi le droit de contre-manifester, de montrer mon opposition à la croyance affirmée ou l'idée exprimée. Car ce qui est vrai dans le débat religieux l’est pour tous les sujets de société. Ce droit, la presse s’en empare à juste titre et il faut reconnaître que parfois cela lui coûte cher. Enfin un point essentiel, quel que soit le sujet d'ailleurs, c’est que l’acte mis en œuvre pour exprimer son avis doit avoir lui aussi du sens. La forme de l’action doit être adaptée à ce que l’on veut combattre et ne doit pas produire de contre-sens. Si les mots ont un sens, les actes en ont aussi un.

Revenons à la dernière actualité du « salon de la femme musulmane 2015 » de Pontoise. Nos « sextrémistes » souhaitaient protester contre l’image que de leur point de vue l’islam donne de la femme. À postériorité, dans l'interview qu’elle donnera aux InRocks, Inna Shevchenko des Femen corrigera son discours du 15 septembre auprès de l’AFP : « J’ai dit que les imams ont abordé cette question par le fait même d’expliquer que, comme Mahomet ne battait pas sa femme, les hommes ne doivent pas le faire. Pour nous, le fait même de rappeler qu’il ne faut pas battre sa femme est en soi un débat puisque cela n’est pas évident pour toute l’audience. » Que ce soit avec les religions (musulmane, juive ou catholique), avec les intégristes (manif pour tous) et la droite dure (FN en particulier) les Femen ne sont pas tendres avec les éléments les plus symboliques de la « fachosphére » ! Le mode d’intervention est toujours le même : elles font irruption, seins nus et slogan peint sur la poitrine. Dans le dernier cas (celui de Pontoise), le slogan était « Personne ne me soumet » et elle scandait le mot d'ordre « Personne ne me soumet personne ne me possède, je suis mon propre prophète ! ». Il faut bien admettre que les interventions des Femen se terminent toujours de la même manière, elles sont brutalement évacuées (souvent frappées) et la « victime » porte plainte. Wikipedia commente : « Elles choisissent ainsi de dénuder leur poitrine, les seins nus symbolisant la condition des femmes ukrainiennes : pauvres, vulnérables et seulement propriétaires de leurs corps. Anna Hutsol déclare qu'avec Femen, a été ‘inventée une façon unique de nous exprimer, basée sur la créativité, le courage, l'humour, l’efficacité, sans hésiter à choquer’. Anna Hutsol ajoute que ‘les gens ne s’intéresseraient pas à notre message si nous n’étions pas habillées de cette façon’ ».

Que dire de ces actions, violentes, médiatiques et/ou provocatrices ? D’abord, regardons les cibles. À partir de la liste dressée par Wikipédia il faut bien admettre que les cibles des actions conduites par les Femen en France n’ont, à mes yeux, rien pour me déplaire. Quelques exemples ? En 2011, en tenue de soubrettes elles manifestent devant l'hôtel particulier parisien de Dominique Strauss-Kahn, en 2012, devant l'ambassade d'Ukraine, elles réclament une compétition « sans prostitution » à l'occasion du Championnat d'Europe de football 2012, la même année, déguisées en nonnes, elles interviennent dans une manifestation organisée par l'institut Civitas contre le projet de loi du mariage pour tous, en 2013, après une action très controversée à Notre Dame de Paris, elles interviennent devant la Grande Mosquée de Paris et brûlent un drapeau salafiste, le 1er mai 2015, lors de la manifestation du Front national, trois Femen, déroulent des drapeaux « Heil Le Pen » au balcon de l’hôtel voisin, etc. J’en passe et des meilleures.

Par contre, listons les critiques que nous pourrions faire.

Premièrement, ce ne sont que des actions provocatrices en mode commando. L’objectif est, avec un minimum de mobilisation (2 à 3 militantes), de « faire du buzz ». Un événement déjà médiatisé sert de support à l’action, la presse est convoquée et comme il y a des images « chocs » à prendre, elle se déplace. Beaucoup de journalistes donc, l’action va rapidement être relayée dans les médias. Pas de mobilisation de masse, pas d’explication, les quelques minutes de film qui en sont tirées doivent suffire pour dire et donner le sens. Le petit plus c’est quand le service d’ordre se montre brutal : la frêle et jolie jeune fille maltraitée fait vendre !

Deuxièmement, je fais partie des gens qui pensent que les actions militantes doivent être massives, impliquer le plus grand nombre et ainsi participer à l’élévation de son niveau de conscience. Nous ne sommes manifestement pas dans cette logique.

Troisièmement, et je partage en cela l’avis de nombreuses féministes, l’utilisation du corps de la femme tel qu’il est fait pose problème.
Les titres de la presse en disent long : « L’Ukraine à poil » pour Libération, « Striptease militant » pour Le Figaro ou encore « Les seins nus font de la politique », pour La Libre Belgique. Le journal Regards nous explique : « Montrer ses seins pour dénoncer le tourisme sexuel, utiliser son corps pour servir la cause des femmes, la méthode est ambiguë. » De nombreuses militantes ne se sentent « pas proches de leurs méthodes, qui conduisent à l’exhibitionnisme et à la victimisation, sans apporter de résultats. »

Quatrièmement, Sara Salem (Doctorante à l'Institut des sciences sociales des Pays-Bas), dans Le Monde du 13/06/2013, parle d’un « féminisme de type néocolonial ». Elle explique que les premiers mouvements de femmes (Europe et États-Unis) ont eu tendance à universaliser leurs luttes, « fondaient leur féminisme sur leur propre expérience et entendaient le faire adopter par les femmes du monde entier, lesquelles vivaient pourtant des expériences totalement différentes. » Les Femen semblent renouer avec ce modèle d’action maintenant remis en cause. Une grande partie de leurs interventions ont, par exemple, pour objectif « les femmes musulmanes qu'elles entendent ‘libérer’ et ‘sauver’ des hommes musulmans, de la culture musulmane et de l'islam en général » !

Ainsi donc, au-delà de la sympathie que l’on pourrait avoir dans un premier temps, les actions conduites par les Femen semblent effectivement poser question.


Extrait du Tartuffe de Molière.

TARTUFFE
Couvrez ce sein, que je ne saurais voir.
Par de pareils objets, les âmes sont blessées,
Et cela fait venir de coupables pensées.

DORINE
Vous êtes donc bien tendre à la tentation ;
Et la chair, sur vos sens, fait grande impression ?
Certes, je ne sais pas quelle chaleur vous monte :
Mais à convoiter, moi, je ne suis pas si prompte ;
Et je vous verrais nu du haut jusques en bas,
Que toute votre peau ne me tenterait pas


Les liens :
  • Le site officiel des Femen.

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