Retour à Reims ou la montée du Front National.

Samedi 21 février, je suis allé voir la pièce « Retour à Reims » d'après un « essai autobiographique » de Didier Éribon. Ce texte a été adapté et mis en scène par Laurent Hatat,  avec Sylvie Debrun dans le rôle de la mère et Antoine Mathieu dans celui du fils (Didier Éribon puisqu'il s'agit d'un texte autobiographique). La pièce se jouait à la « Maison des métallos » (Maison des Métallurgistes) située rue Jean-Pierre Timbaud dans le 11e arrondissement. Ce bâtiment, autrefois fabrique d'instruments de musique, est acquis en 1937 par la CGT, puis en 1997 par la ville de Paris qui le transforme en établissement culturel.

Retour à Reims

Revenons à notre sujet. Cette pièce qui raconte comment, après la mort de son père, un fils professeur d'université, philosophe et sociologue, retourne à Reims sa ville natale, et retrouve sa mère et son milieu d’origine. En fait, on comprend très vite qu'il n'est jamais revenu chez lui, ayant été rejeté très jeune par son père et sa famille en raison de son homosexualité. Ses proches, communistes (encartés) au moment de son départ, ont viré de bord et maintenant votent Front National. C'est aussi pour cette raison que ce professeur, toujours engagé dans une logique de gauche radicale, n'a pas repris contact avec sa famille.

Le livre de Didier Éribon « Retour à Reims », qui sert de point de départ à cette adaptation, est écrit en 2009. C'est SON histoire, SON retour dans sa famille, mais à préciser qu'il s'agit à travers son cas d'un propos politique plus général. Il constate, qu'en ayant jusqu'alors professionnellement et idéologiquement énormément investi la cause des homosexuels, il avait délaissé la question sociale. « Pourquoi, moi qui ai tant écrit sur le mécanisme de la domination, n’ai-je jamais écrit sur la domination sociale ? » Son texte renvoie aussi à la honte. C'est une dimension de la pièce, fils de prolos et gay. « Comment concilier des démarches qui se révéleront peut-être contradictoires entre elles : dépasser la honte sociale et la honte sexuelle ? », demande-t-il dans un autre de ses livres « La Société comme verdict ». Enfin, il est à noter que ce livre fera l'objet d'une suite « Retours sur Retour à Reims » en 2011.

C'est la question de la montée du vote FN dans les quartiers populaires, et le dialogue qu'il a sur cette question avec sa mère, qui m'ont le plus intéressé. Pourquoi une fraction des classes populaires s'est mise, à partir des années 1980, soit à s'abstenir (ce qui est positif, c'est ce qu'on fait quand il n'y a pas d'offre politique qui convienne !) soit à voter FN ? Dans son cas, comment sa famille, qui vit dans les années 60-70 en osmose avec « Le Parti », vote communiste, et a un discours contre les fascistes et l'extrême droite, en vient dans un milieu social qui se délite, à basculer, et à se rapprocher du FN, voire à y militer ?

En fait, explique-t-il dans un débat sur France-culture au lendemain des municipales de 2014, le groupe social des « petites gens », des travailleurs pour faire court, qui se reconnaissaient comme étant « les exploités » perdent dès le début des années 1980 le sentiment d'appartenir à un ensemble, à une force. Pour lui, il y a eu une déconstruction de la structure sociale de la société, des classes sociales, des couches populaires, des groupes sociaux qui se reconnaissait dans l'idée d'oppression, de luttes. Avant, ces gens-là comptaient dans la vie politique et à un moment donné ils cessent de compter, personne à gauche ne les représente plus dans l'espace politique.

Ce qui, dans ces années-là, caractérisait la gauche radicale c'était une attention particulière aux antagonismes sociaux, aux plus humbles, aux plus vulnérables. Puis, la « gauche classique » (molle : le PS en France), change son discours et place au premier plan l'idée d'individu, de responsabilité individuelle. C'est alors l'apparition de notions telles que le pacte social, le « vivre ensemble », l'avenir économique partagé, en rupture avec la « lutte des classes ». Et même, toute lutte sociale devient alors un élément perturbateur, inutile dans ce vivre ensemble, pour le bon fonctionnement de ce système de pensée.

En réalité, les conditions de vie des couches populaires ne se sont pas améliorées, mais se sont dégradées avec la précarisation croissante, la dépossession et la dépendance à des déterminismes sociaux, l'élimination implacable de leurs enfants de l'ascenseur social républicain qu'est l'école, etc. Le système libéral laisse donc tout un pan de notre société dans une situation d'échec, dans un sentiment d'impuissance, de « rage » qui en raison d'absence d'alternative politique crédible, les poussent vers le vote FN. Aujourd'hui, ils pensent que c'est le FN qui les représente le mieux, qui les écoute, qui les prend au sérieux. Ils sont entendus, ils « existent » de nouveau, ils connaissent maintenant leur nouvel ennemi : l'étranger, l'autre.

Cela n'est bien entendu possible qu'avec un discours idéologique ambiant facilitateur distillé par le système. D'une part, il s'agit de démolir le discours de la gauche radicale (avec entre autres l'idée qu'il n'y a plus de classe ouvrière et donc que leurs idées seraient dépassées) et prétendre que les affrontements sociaux ne seraient plus d'actualité. D'autre part, construire un discours dominant (et le faire porter par les médias), qui voudrait qu'en raison de la crise il faille se serrer les coudes, que l'austérité serait indispensable, les conflits sociaux et les luttes syndicales inutiles. Sauf que l'on sait maintenant que ce discours est faux, que les riches ne sont pas concernés par cette crise, qu'ils sont de plus en plus riches alors la grande masse des gens se paupérise de plus en plus.

Du coup on est passé d'une opposition entre EUX (les patrons, les bourgeois, les puissants) et NOUS (la classe ouvrière) à une opposition entre EUX (les immigrés et les patrons qui organisent leur arrivée) et NOUS (les Français qui nous trouvons en état de précarité).

La pièce « Retour à Reims » prend une réelle actualité à la veille des élections départementales où l'on annonce une nouvelle poussée du Front National. Parlant du PS, Didier Éribon écrit : « Mais de surcroît, ils ont adopté une pensée de droite, tout au long d’un processus de démolition de la pensée de gauche mis en œuvre par des cénacles intellectuels bien organisés, qui ont fourni au Parti socialiste ses schèmes idéologiques actuels. Ils ont voulu jeter la notion de 'classes sociales' aux oubliettes de l’histoire, et avec elle, les idées de luttes sociales, de mobilisations, de conflictualités… Alors toutes ces réalités déniées leur explosent aujourd’hui à la figure. On ne peut rien attendre de ces gens-là. Il faut réinventer une gauche ancrée dans la pluralité des mouvements sociaux. »

En marge de la pièce, la Maison des Métallos organisait le 15 février un débat animé par Laurent Hatat, auquel je n'ai pu assister : « Comment peut-on réinventer aujourd’hui une politique démocratique ? Comment reformuler une pensée et une pratique de gauche qui permettraient d’accompagner et d’articuler les énergies transformatrices ? » avec Didier Éribon, Sergio Coronado (député EELV), Ludivine Bantigny (historienne) et Clémentine Autain (Ensemble !).

Avec le succès qu'il a remporté, il est à souhaiter que ce spectacle tourne encore.


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Commentaires

1. Le mardi 24 février 2015, 18:42 par Guy Chassigneux

La gauche dans son ensemble doit se poser la question, ils étaient au PC et le PC , la gauche radicale ne s'interrogeraient pas?

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