Avec Niki de Saint Phalle pour un « Women Power » !

Je suis allé voir, ce jeudi 16 octobre au Grand Palais, l’exposition des œuvres de Niki de Saint Phalle. Il me faut avouer que de cette femme artiste, je ne savais pas grand-chose ! Pour autant, j’ai vraiment été subjugué par ce que j’ai vu ! Bon c’est vrai que d’aucuns de mes « camarades » vont me dire une fois de plus que je suis un horrible « Bobo déviationniste » pour aimer cela (le discours est parfois un peu gauchiste). Bon, mépris de ma part : même l’Humanité a titré au lendemain de l’ouverture de l’exposition : « Niki de Saint Phalle, grande artiste et sacrée nana ». Ouf, je suis encore -un peu- dans la ligne !

Détail de King Kong de Niki de Saint Phalle

Niki de Saint Phalle est manifestement née, comme on dit chez moi, « dans des draps de soie ». De son vrai nom Catherine Marie-Agnès Fal de Saint Phalle, elle vient au monde à Neuilly-sur-Seine, le 29 octobre 1930, la deuxième des cinq enfants d’un père français et d’une mère américaine. Elle mourra à l'âge de 72 ans, à La Jolla, dans le comté de San Diego en Californie le 21 mai 2002. Cette « petite fille de riche » commence mal dans la vie et reste fragile : violée par son père à l’âge de 11 ans, elle se retrouve à 23 ans, dans un hôpital psychiatrique, elle est aussi victime de problèmes pulmonaires récurrents et fait l’objet de crises occasionnelles d’arthrite rhumatoïde.

Enfant (en 1940), elle est un court instant mannequin et se marie clandestinement en 1949 avec le poète Harry Mathews. Elle devient mère de famille en 1951. Elle n’aborde la peinture qu’en 1953, en pleine dépression nerveuse, dans son hôpital psychiatrique « j’ai commencé à peindre chez les fous... j’y ai découvert l’univers sombre de la folie et sa guérison, j’y ai appris à traduire en peinture mes sentiments, les peurs, la violence, l’espoir et la joie. » Sa carrière d’artiste débute comme autodidacte, car elle n’a jamais reçu d’enseignement artistique. Pour résumer, comme l'écrira le journal Libération, sa vie est son œuvre la plus attrayante, « non qu’elle fût rose  .../... mais colorée par tous les espoirs, illusions, emballements de la deuxième moitié du XXe siècle, que l’on retrouve d’une manière ou d’une autre dans les 3 500 œuvres que l’artiste a laissées. »

À partir de 1961, et c'est ce qui va lui donner une certaine célébrité, elle va mettre le tir, à la carabine ou au pistolet, au centre de son mode d’expression. « Elle choisit, avec la complicité active de ses relations, de faire feu sur des “ toiles ” composées de poches de peinture, souvent recouvertes de blanc. » J’ai, pour ma part, été très impressionné par l’œuvre nommée King-Kong (voir un détail de l’œuvre sur la photographie ci-dessus) qui date de 1962. Cette fresque de 3 mètres sur 6, composée en pleine guerre froide, évoque autant la violence que le poids des hommes dans la société. Œuvre d'une femme pacifiste, on y voit des masques d’hommes célèbres (Ronald Reagan, Khrouchtchev, Castro, de Gaulle, mais aussi le Père Noël, etc.) et enfin Godzilla au pied d’une ville américaine (New-York ?) bombardée par des missiles de l'autre bord ! D’abord peinte en blanc, l’œuvre est « salie » par les coulures de peinture conséquence des tirs. Elle semble ainsi saigner.

C’est à partir de 1963 et 1964 qu’elle abandonnera ce mode d'expression, pour s’emparer de la question des femmes, de leur place dans la société, de leur capacité de lutte et de résistance. Mais, juste conséquence, elle traite donc de la prédominance des hommes qui tentent de les soumettre dans notre société machiste. Les œuvres qui en résultent sont pour le moins impressionnantes et tourmentées. C'est le cas de « l’accouchement rose », particulièrement ambivalent, où le poupon en plastique expulsé peut tout à fait être assimilé à un sexe masculin. Quand la femme devient mère, prend-elle le pouvoir ? La capacité des seules femmes à mettre au monde permettrait-elle l’inversion des pouvoirs politiques et la possibilité de mettre en place un matriarcat ?

À cette période pleine de doute et de souffrance va succéder la période de « la femme triomphante et combative ». Telle une armée, les « Nanas » de Niki de Saint Phalle vont envahir la terre. Ces nanas sont belles, colorées, moins torturées, mais tout autant combatives dans les symboles. La sculpture nommée « Black Rosy » fait référence à Rosa Parks, femme noire de Montgomery en Alabama qui est arrêtée pour avoir violé les lois ségrégationnistes de la ville en refusant de céder sa place à un Blanc dans le bus. Niki de Saint Phalle expliquera ainsi l’évolution de son œuvre : « Après les tirs, la colère était partie, mais restait la souffrance ; puis la souffrance est partie et je me suis retrouvée dans l’atelier à faire des créatures joyeuses à la gloire de la femme. » Cela lui permet aussi de critiquer les « mecs » en célébrant ces « nanas », joyeuses, combatives et colorées, aux formes arrondies et généreuses, mais presque toujours en mouvement. On n’est pas dans l’image corporelle de la femme des magazines de mode, du mannequin anorexique, mais dans la rondeur assumée. J’ai pensé pour ma part à la façon de dessiner les femmes de Robert Crumb : avec des seins, des hanches et des fesses énormes. Ces femmes sont de « vraies femmes », des guerrières, elles sont déterminées : ce sont des femmes de pouvoir. Niki de Saint Phalle déclarera : « Nous avons bien le Black Power, alors pourquoi pas le Nana Power ? C’est vraiment la seule possibilité. Le communisme et le capitalisme ont échoué. Je pense que le temps est venu d’une nouvelle société matriarcale. Vous croyez que les gens continueraient de mourir de faim si les femmes s’en mêlaient ? »

Que l’activité de cette artiste est décoiffante, vivifiante et son discours encore d’actualité. J’ai vraiment beaucoup aimé cette exposition et les œuvres qui y étaient présentées. Depuis l’exposition de Edward Hopper (au Grand Palais fin 2012, début 2013), je n’avais jamais rien vu d’aussi passionnant. Prenez le pouvoir les filles, si en plus cela peut ruiner la carrière de quelques machos de droite (comme de gauche), cela me convient parfaitement.

Les liens :
L’exposition de Niki de Saint Phalle au Grand Palais.
Niki de Saint Phalle sur Wikipédia.
Le site officiel du jardin des Tarots (Italie)
Le site officiel de la « Niki Charitable Art Foundation ».

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