Les Nègres : la version colorisée de Bob Wilson

Ce vendredi 3 octobre dernier, je suis allé voir la première de la pièce de Jean-Genet « Les Nègres », que le metteur en scène Bob Wilson montait en France (et en français) avec des acteurs noirs. Soirée très « bling-bling » s'il en fût, avec spectateurs prestigieux. Outre votre serviteur (toujours commencer par l'essentiel) j'ai croisé un ancien ministre de la culture, très, très vieux, quelques acteurs, des journalistes et autres personnalités du monde du théâtre. Nous étions en famille à l'Odéon Théâtre de l'Europe, coco !

Les Nègres au théâtre de l'Odéon le 3 octobre 2014

Commençons par Jean Genet, l'auteur du texte de la pièce. Il faut reconnaître que le personnage a fait débat. Né en 1910 de père inconnu et abandonné à sept mois par sa mère, l'enfant est envoyé dans une famille nourricière du Morvan. Bon élève à l'école primaire, en 1923 il est premier de sa commune au certificat d'études. De nombreuses fugues et vols le conduisent souvent en prison et en 1926, à la colonie pénitentiaire de Mettray, où se conforte son homosexualité. En 1929 il s'engage dans l'armée et découvre l'Afrique du Nord et le Proche-Orient. Revenu à la vie civile en 1937, il vit d'expédients et de divers vols et fréquente encore et toujours la prison, les peines s'alourdissant au fur et à mesure des récidives. En 1944, il échappe de peu aux camps de concentration et la guerre terminée un certain nombre d'auteurs et d'hommes de culture commencent à s'intéresser à lui et à le publier. En 1947, Louis Jouvet monte « Les Bonnes ». En 1949 le Président Auriol lui accorde une remise de toutes ses peines. C'est en 1955 qu'il rédige simultanément « Le Balcon » et « Les Nègres » et finalise, en 1958, une première version des « Paravents ». Roger Blin monte, pour la première fois, la pièce « Les Nègres » au théâtre de Lutèce en 1959. Ce n'est qu'en 1966 que Roger Blin met en scène à l'Odéon les « Paravents »,pièce qui suscita une vive polémique, y compris un débat à l'Assemblée nationale. Au printemps 1968 Jean Genet participe activement aux manifestations étudiantes. À l'invitation des « Black Panthers » il part, en 1970, en voyage aux États-Unis et participe activement à leurs côtés à la défense de la cause des noirs. En 1972 il s'engage au côté du peuple palestinien. En 1974 il prend violemment position dans l'Humanité contre Valéry Giscard d'Estaing candidat à la présidentielle. En 1982, avec Layla Shahid, alors jeune militante, il est un des premiers témoins des massacres perpétrés dans les camps de Sabra et Chatila et écrit son article « Quatre heures à Chatila » qui sera publié en janvier 1983. Son cancer de la gorge soigné dès 1979 a repris son développement et il en meurt le 15 avril 1986, seul dans la chambre 205 du « Jack's Hôtel » au 19 de l'avenue Stéphen-Pichon à Paris.

Robert Wilson pour sa part est américain, né en 1941 à Waco au Texas. C'est aujourd'hui un metteur en scène et plasticien reconnu. Après des études au Texas et à Brooklyn, Bob Wilson partage son temps entre Paris et l'Arizona pour suivre un double enseignement de peintre et architecte d'intérieur. Il crée ses premiers spectacles à New York dès 1969, mais son véritable premier grand succès et sa consécration internationale datent de 1971, au festival de Nancy, avec « Le Regard du sourd ». Je dois admettre que j'ai vu trois de ses mises en scène : « Orlando » d’après Virginia Woolf, à l'Odéon-Théâtre de l'Europe en 1993 avec Isabelle Huppert, « Time Rocker » spectacle élaboré par un trio infernal Robert Wilson, Lou Reed, et Darryl Pinckney et, enfin, l'année dernière « The Old Woman » de Daniil Harms avec Willem Dafoe et Mikhaïl Barychnikov au Théâtre de la Ville. Les mises en scène de Bob Wilson sont toujours magnifiques, très colorées, très graphiques et d'une rare invention.

En introduction de la pièce (qu’il dédie à Abdallah, son amour de l'époque), Jean Genet explique : « Cette pièce, je le répète, écrite par un blanc, est destinée à un public de blancs ». Jean-Pierre Léonardini, dans l’Humanité du 17 décembre 2010 en rajoute : « Dans les Nègres, machine infernale contre les Blancs que Genet qualifie de ‘clownerie’, le jeu de doubles est à son comble. Des Noirs jouent les Blancs et d’autres jouent les Noirs aussi hideusement que les imaginent les Blancs… Au terme d’un cumul de simulacres subtilement tressés, le spectateur (blanc de préférence), banni de fait, ne doit plus savoir où il en est. » La pièce prend, effectivement, la forme d'une cérémonie rituelle et repose sur une construction en forme de poupées russes. Les comédiens (ils sont treize) réunis dans un lieu clandestin jouent à la tragédie classique. Ils répètent pour la énième fois le meurtre de la femme blanche. Pour ce faire, ils se scindent en deux groupes. D’une part la cour de justice blanche et masquée, spectatrice des Nègres comédiens. Dans la mise en scène de Bob Wilson, les acteurs noirs sont alors habillés de blanc et portent un masque blanc et sont postés à un premier niveau. D’autre part les nègres qui jouent un crime et le racontent afin d'être jugés et condamnés par la Cour. Dans la mise en scène de Bob Wilson, les nègres sont habillés de costumes très colorés. S'engage alors un combat entre les Mère/Reine des deux entités qui aboutit au final à l'élimination des masques blancs.

Si Léonardini prétend que l’objectif de la pièce serait de mettre le spectateur dans une situation où il ne doit plus savoir où il est, la mise en scène de Bob Wilson en rajoute. J’ai eu le sentiment que l’intégralité du texte n’était pas dit. Bob Wilson explique à longueur d’interview qu’il est « davantage dans un théâtre d'image, onirique, où le texte n'est pas premier, mais qui renvoie quand même à l'esprit de la pièce ». Il explique, dans un entretien à l’AFP que « Le livret visuel est aussi important que le texte qu'on entend ». Plus loin il explique « Quand je commence un travail, je fais d'abord une mise en scène silencieuse, et ensuite j'ajoute la musique, les sons, le texte ».

En tout cas l’ensemble est très beau et on passe l’heure quarante que dure le spectacle à prendre dans les yeux des images toutes plus belles les unes que les autres, dans une ambiance très Free Jazz.

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