Aéroville : une erreur ?

Je me le répétais depuis son ouverture : « il me faut visiter ce nouveau centre commercial Aéroville qui vient de s’ouvrir à côté de chez moi ». En effet, ce nouveau temple de la consommation a été inauguré le 16 octobre dernier. Ce n’est pas cette visite qui va bouleverser mon intime conviction : je reste plus que réservé sur la pertinence de cet objet dans ce territoire...

La devanture d'Auchan dans Aéroville

Il faut reconnaître que ce centre commercial de 84 000 m2 est, selon Christophe Cuvillier président du directoire d’Unibail-Rodamco (le propriétaire et l’exploitant du centre), « le plus grand centre commercial ouvert depuis 20 ans en Île-de-France ». Rien de moins !

Si l’on en croit Unibail-Rodamco, trois types de visiteurs seraient susceptibles de le fréquenter. En premier, le 1,8 million de personnes qui habitent à moins de 30 minutes en voiture (dont votre serviteur). En second, les employés de la zone aéroportuaire et de Paris-Nord 2, soit presque 120 000 actifs qui travaillent pour beaucoup en horaires décalés. Enfin, la clientèle d’affaires qui passe quelques nuits dans les hôtels autour de l’aéroport, ou qui va aux salons professionnels à Villepinte.

Ce qui m’a semblé intéressant à pointer ici c’est l’évolution du discours tout au long de la construction de ce projet jusqu’au résultat final, lors de l’ouverture.

Au départ en 2007, si l’on en croit le journal municipal « Tremblay Magazine », le projet d’une surface de 100 000 m2, est conçu par l’architecte Christian de Portzamparc (Cité de la Musique à Paris, la tour LVMH à New York, la Grande bibliothèque du Québec à Montréal, l’Ambassade de France à Berlin, etc.). Le promoteur met en avant la notion de pôle de services et de commerces qui a vocation de répondre aux besoins et attentes des salariés de la plateforme, des riverains de l’aéroport ainsi que des personnes en transit. Ainsi on devait y trouver un certain nombre de services non marchands (antenne ANPE, agence EDF, etc.), une crèche-garderie, un restaurant interentreprises, des salles de sports, des services bancaires à côté de commerces. La surface de vente n’était que de 50 000 m2 et devait comprendre 28 commerces de plus de 300 m2, dont une surface alimentaire généraliste d‘une superficie de vente de 5 000 m2 et 115 boutiques de moins de 300 m2.

Ce genre de projet ne se négocie pas sans une promesse d’emplois pour les élus qui vont avoir à se prononcer pour ou contre. Suivant les documents de l’époque ce nombre varie entre 2 600 et 3 000.

Chez Unibail, on se voulait rassurant : le positionnement « plutôt haut de gamme » d’Aéroville ne devrait pas faire concurrence aux autres centres commerciaux. Le Nouvel Observateur précisait à l’époque : « Pas plus que le petit Auchan ne fera d’ombre à Carrefour, très puissant en Seine-Saint-Denis (Parinor, Rosny 2, Beau-Sevran, Drancy) ». Enfin, le promoteur vantait sa démarche écologique : une coulée verte pour acheminer piétons et cyclistes et des panneaux solaires pour produire l’eau chaude nécessaire aux restaurants, rien que du bonheur nous assurait-on.

Alors, regardons maintenant la réalité.

Plus d’architecte vedette et point de Christian de Portzamparc, c’est Philippe Chiambaretta qui n’est manifestement pas très connu qui s’y colle. Plus question de pôle de services, j’ai cherché longtemps sur le site d’Aéroville la présence de services publics ou de restaurants interentreprises, même si vient d’ouvrir une crèche interentreprises de 36 berceaux. On semble donc être dans le commerce pur et dur. Et d’ailleurs pas de « haut de gamme ». Ce n’est pas la présence de « Bose » ou de « Marks & Spencer » qui va permettre de caractériser le centre qui me semble plutôt être dans le moyen voire bas de gamme. Aujourd’hui, nous en sommes à 80 000 m2 de surface de vente répartis entre un hypermarché Auchan de 7 500 m2, quelques 200 boutiques, 25 restaurants et un complexe de douze salles de cinéma porté par la société Europacorp de Luc Besson.

Pour ce qui est des emplois, le promoteur ne parle plus que de 1 500 emplois créés lors de l’ouverture, mais plus à terme (2 600 ?).

Un point encore quant à la présence d’un complexe de 12 salles de cinéma dans cet équipement.

Je vous propose un jeu : Trouvez quel député a posé la question parlementaire suivante, publiée au JO du 27 décembre 1999 et ainsi rédigée : « M. X X souhaite attirer l’attention de Mme la ministre de la culture et de la communication sur les dangers que pose la création rapide de multiplexes cinématographiques sur l’équilibre social et urbain des villes de Seine-Saint-Denis. .../... Depuis plus de vingt ans, des efforts importants ont été entrepris dans les villes de Seine-Saint-Denis en faveur du cinéma de proximité. Ces cinémas consacrent une grande partie de leur programmation à la diffusion de la création française permettant ainsi aux jeunes auteurs de présenter leurs premières œuvres et au public d’acquérir une culture cinématographique plus diversifie?e alors que les multiplexes diffusent essentiellement des films commerciaux, à gros budgets, dont la plupart sont réalisés outre-Atlantique. Si ces projets de complexes se concrétisent, ils vont hypothéquer sérieusement l’avenir de cinémas comme « Espace Prévert » à Aulnay-sous-Bois, « Les Trente-Neuf-Marches » à Sevran, « Louis Daquin » au Blanc-Mesnil et « Jacques Tati » à Tremblay-en-France. »

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Commentaires

1. Le mercredi 30 octobre 2013, 23:04 par Roger Valade

Faut aussi reconnaître qu'un centre HQE avec 5000 places de parking c'est du greenwashing.

2. Le mercredi 30 octobre 2013, 23:26 par Georges

Mais le député que vous critiquez dès que vous le pouvez, il n'appartiendrait pas au même parti que vous, la FASE, Monsieur Durand? En tout cas, vous reproduisez les interventions de Mme Laurent (FASE) au Conseil Municipal, vous les publiez dès le lendemain in extenso. Elle est adjointe du député-maire que vous critiquez si souvent. Je trouve qu'il y a là un manque de cohérence politique. Combien d'articles de blog contre le député s'il avait combattu le projet et les 1500 emplois dont vous parlez, au regard du taux de chômage actuel ? Ah au fait : le député-maire de Tremblay n'est pas le décideur sur un site tel que la plateforme aéroportuaire. Il se félicite des emplois, et c'est bien normal, point barre. Et lors de son discours à l'inauguration, il a bien montré le non risque qu'il y a pour les cinémas municipaux dans ce cas précis. Bref tout ça est dans la même logique que votre post sur le Vieux Pays. Il faut laisser mourir le Vieux Pays et le figer dans le marbre pour qu'il reste authentique (sans voir qu'il existe un juste milieu). Il faut cracher sur 1500 emploi pour sauver un cinéma municipal(qui n'est pourtant pas menacé).

3. Le vendredi 1 novembre 2013, 09:37 par René Durand

Mon cher Georges,

Dommages que vous avanciez masqué derrière ce prénom « Georges ». Qui êtes-vous exactement ?

J’ai le sentiment (mais je me trompe peut-être ?) que vous êtes membre de l’équipe municipale, en tout cas proche de la direction de cette ville. Cette façon de faire un lien entre les interventions d’une adjointe au maire et mes propos…

En tout cas sur le fond, je pense qu’il est bien, dans nos organisations, que les opinions soient multiples et complexes. L’époque où les membres d’une même organisation devaient penser tous de la même manière, où l’éditorial d’un grand quotidien révolutionnaire tenait lieu de dogme, est révolue. La chute du mur devrait y être pour quelque chose…

Revenons à vos propos.

Est-il juste, comme vous le faites, de mettre en balance les emplois créés à l’occasion de l’ouverture d’Aéroville avec les conséquences de son implantation dans notre environnement ? Faudra-t-il au nom des emplois potentiels continuer ce genre de grand projet inutile ? L’ouverture d’un deuxième centre commercial (EuropaCity) dans le triangle de Gonesse ? La construction d'un nouvel aéroport à Notre-Dame-des-Landes ? Le seul développement économique est-il LA solution pour le bonheur de nos concitoyens sur une planète où il fait bon vivre ? Il nous faut réfléchir autrement. Les solutions trouvées par le système capitaliste pour gagner plus d’argent (création de centres commerciaux, construction d'aéroports, importation massive de produits chinois ou Bangladais, fabrication d’armes) ne font pas obligatoirement le bonheur de leurs travailleurs et ne permettent pas inéluctablement le développement harmonieux des territoires. Je pense, pour ma part, qu’il faut rapidement re-mettre l'homme au centre de nos préoccupations. Il me semblerait, par exemple, plus pertinent de développer des emplois de proximité autour de la rénovation thermique de l’habitat, la production agricole de proximité pour favoriser les circuits-courts, les techniques d’entretien alternatives, la production de véhicules de basse consommation énergétique (moins de 2 litres au 100), etc. Mais je sens que mon propos vous fait hausser les sourcils : « encore un utopiste… » pensez-vous. Un de mes amis politiques vient de me donner un lien URL sur une vidéo qui devrait vous faire réfléchir (elle ne dure qu’une trentaine de minutes).

Pour ce qui est de mes propos sur le Vieux-Pays, vous m’interpellez ainsi : « Il faut laisser mourir le Vieux Pays et le figer dans le marbre pour qu'il reste authentique (sans voir qu'il existe un juste-milieu) ». La question essentielle pour ce quartier historique, c’est qu’il est passé en moins de 30 ans de 600 à 2 800 habitants (+ 450 %) alors que plus de la moitié du village est en zone de bruit. La forte croissance de la population de ce quartier, éloigné des principaux pôles de déplacement, ne s’est malheureusement pas accompagnée des services que la ville espérait voir s’y implanter en conséquence. Seuls un salon de coiffure et un buraliste sont au rendez-vous. Un peu juste il faut bien l’admettre. Le médecin installé un temps est reparti, toujours pas de commerces alimentaires dignes de ce nom, de pharmacien, etc. Le développement très important du transport en commun par bus, même s’il est remarquable, ne me semble pas être de nature à diminuer le nombre de véhicules particuliers présents dans ce quartier (je serais curieux de connaître le nombre de véhicules par foyer ?). Pour construire des logements (indispensables bien-sûr) tout en diminuant nos émissions de gaz à effet de serre, une densification du tissu pavillonnaire aux abords de la gare serait plus efficace. Je préfère de loin ce qui se fait au nord-ouest du Vert-Galant (par exemple par la construction d’immeubles à côté du cinéma Tati) à ce qui a été fait, en zone de bruit, rue Jules Guesde avec la complicité des services de l’État.

Enfin, pour ce qui est du complexe cinématographique « Europacorp » de Luc Besson implanté à Aéroville (et qui n’était pas présent dans le projet de départ d’Aéroville) je doute, pour ma part qu’il ne porte pas atteinte au cinéma Jacques Tati. Par une programmation remarquable et équilibrée, ce cinéma a su depuis des années mêler cinéma d’auteur, programmation spécifique avec « Parfums d’Italie » et cinéma grand public. Le nombre des entrées et l’absence de concurrence commerciale autour avaient pour conséquence que les distributeurs permettaient à cette salle de projeter les « grosses machines américaines » dans de bonnes conditions, dès leur sortie. Ce savant dosage permet à ce cinéma, dans un honorable (pas mauvais ?) équilibre financier, de vivre ! Cela sera-t-il toujours vrai demain, avec un complexe de 12 salles à moins de 10 kilomètres ? La solution sera certainement de gérer cette salle dans un autre équilibre, peut-être plus difficile à trouver, avec peut-être plus d’intervention de crédits publics (ce qui ne serait pas scandaleux) et moins de séances. Tant que des forces politiques comme celles du Front de Gauche dirigent cette ville, pas de crainte à avoir. En sera-t-il de même si la ville change de majorité ?

En tout cas, sur le plan purement idéologique, j’aimais bien les saines colères de mon député-maire quand, dans les années 2000, il partait en guerre contre la culture au rabais, le pop-corn et les complexes de cinémas commerciaux. Une autre approche de la culture convenez-en...

Je doute que mes propos vous rassurent...

Pour conclure sachez que je n'ai rien contre le député-maire de cette ville, que j'ai toujours voté pour son équipe, mais que j'ai le droit de dire ce que je pense de ce qui est fait par cette municipalité !

Fraternellement mon cher « Georges » !

4. Le vendredi 1 novembre 2013, 14:38 par Roger-pierre Soret

15000 emplois ! Mais à quel prix... Nous savons bien par expérience qu’en réalité, ces embauches se feront au détriment du bassin d’emplois déjà existant (Parinor, Rosny 2, Beau-Sevran, Drancy). Les études réalisées sur le mode de consommation (Centre de Recherche pour l’Étude et l’Observation des Conditions de Vie «QUEL COMMERCE POUR DEMAIN ? » et d’autres rapports) montrent que les clients délaissent de plus en plus les grands centres commerciaux pour des commerce alimentaires au cœur des villes d’où les nouvelles politiques de Carrefour, Auchan, Casino pour reprendre ses marchés.
Si depuis les années 1970, ce type de centres commerciaux a été en plein essor pour l’intérêt de quelques patrons de grand nom et leurs actionnaires,
-Quand est-il réellement des emplois qu’ils proposent ? …
- Salaires très bas, voire en dessous du Smic.
- Conditions de travail : des contrats de moins de 35 heures, flexibilité à outrance, travail du dimanche….
- Et quel intérêt pour la ville ?
Décentralisation, souvent création ou aménagement de nouveaux axes routiers et de transport publics à la charge des contribuables.
Surcharge de la circulation et gêne des automobilistes et des salariés de la plate-forme aéroportuaire dans le secteur (voir sur la page Facebook « Nationale 2 »).
Disparition du petit commerce local dans le centre-ville et là, Tremblay et Villepinte sont à leur apogée. Plus de magasin dans le centre en dehors des banques, marchants de lunettes et vendeurs de biens immobiliers.
En résumé, plus de vie sociale au cœur même de la ville au grand détriment de… l’Humain d’abord.

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